HISTOIRE DE L'EMPIRE METALLIQUE
épisode 1

Prélude à la suite


1) Avant-propos fortement inutiles

   Non, l’histoire qui suit ne se passe pas il y a bien longtemps, ou même dans quelque futur plus ou moins éloigné. Pour changer, elle se passe en ce moment (vendredi 31 août 2007 au moment où j’écris). Mais avant que vous ne partiez, j’insiste sur le fait qu’elle se passe quand même dans une autre réalité (oui, comme AD&D puisqu’il faut un exemple). Dans cette réalité, on n’a que foutre de notre calendrier à nous. Il se trouve qu’on y est trente-deux cycles après le dernier séisme. Et oui, c’est en fonction des séismes qu’on compte le temps là-bas. Entre nous, c’est pas plus con que l’année de naissance d’un quelconque prophète. Ca a même l’avantage que tout le monde s’en souvienne encore. Et pour ceux qui voudraient savoir ce qu’est un cycle, c’est la durée de vie d’une lampolya correctement arrosée.
   Ah zut, vous n’allez pas commencer à me poser des questions connes ! Bon d’accord, ce coup-ci j’y réponds. La lampolya est une plante fort jolie à cinq ou six pétales selon la variété, de couleur bleu pale et poussant dans les coins ombragés. Sa particularité la plus notable est qu’à période régulière, tous les représentants de son espèce meurent soudainement. Après quoi, la génération suivante prend la relève et de nouvelles fleurs apparaissent en approximativement 3 memps (un memp est un huitième de cycle). Ce phénomène, bien qu’inexpliqué, a pourtant permis de mesurer le temps avec une fort bonne précision et comme ici, tout le monde se fout de l’Histoire, on n’a jamais eu besoin de désigner une période remontant au-delà de deux séismes. Pour vous donner une vague idée (il faut bien), un cycle fait un an et demi. Bon d’accord, en fait, il fait un an, cinq mois et douze jours. Ca vous avance de savoir ça ?
   Ca y est, là vous vous dites : « Mais qu’est-ce qu’il me fait chier avec ses lampolyas-machins ! S’il doit décrire le moindre détail de ce monde à la noix, on n’est pas sorti. » A ceux-là, je répondrai d’abord merde, puis j’ajouterai que s’ils ne voulaient pas ces détails, il ne fallait pas me demander ce que c’est qu’une lampolya. Désolé pour tous les lecteurs qui n’avaient pas posé la question. Et puis après tout, c’est bon pour votre culture générale.

   Il reste encore des gens ? Bon, alors je vais me taire et je vais passer à l’histoire proprement dite.


2) Réveil

   Or donc ce matin-là, Fant se leva comme chaque matin, s’étira, se dirigea vers la pierre magique et le mince filet d’eau qui coulait dessous et s’aspergea le visage. Comme d’habitude, la pierre magique lui renvoya le reflet d’un jeune Ff, d'une douzaine de cycles (demerdez-vous pour le calcul), pas spécialement beau, mais plutôt mieux que la moyenne quand même. J’en profite pour signaler que la pierre magique n’a rien de magique. Il s’agit juste d’une roche assez courante dans la région qui réfléchit la lumière et donc sert de miroir. Les Ff sont très crédules et attribuent le terme magique à tout ce qu’ils ne comprennent pas, c'est à dire à beaucoup de choses. Fant en était à s'essuyer la tête, quand son père entra dans la pièce par l’unique entrée, dénuée de porte :
   - Eh bien, tu as encore mauvaise mine ce matin !
   - Ouais, répondit notre jeune héros, habitué aux brimades de son père. Je sais.
   - Qu’est-ce que tu as fait hier soir pour te mettre dans un état pareil ?
   - Rien de particulier. Ca doit être la chasse d’hier qui m’a épuisé.
   - Si tu arrêtais de fumer le plum, ça irait mieux.
   - Non mais tu veux ma mort ?
   Cette dernière phrase avait été prononcée par un Fant maintenant totalement réveillé et réellement effrayé à l’idée que son père puisse le priver de plum. Le plum était une plante assez quelconque, sans fleur, dotée de ronces, histoire de la rendre encore plus antipathique, mais dont la fumée avait des effets relaxants. Un peu trop parfois, d’où les cernes sous les yeux de Fant en ce petit matin.
    Son père partit d’un grand éclat de rire et quitta la pièce, rasséréné en voyant son fils si véhément. Le plum ne provoque pas de dépendance physique, contrairement à bien d’autres plantes dont la consommation était sévèrement punie dans le village, néanmoins certaines personnes particulièrement stressées comme Fant développaient une profonde addiction comparable à celle d’un geek devant son PC. Pour Fant, se passer de plum était un destin encore pire que la Chute. Ce jeune homme se faisait en effet beaucoup de mouron pour son avenir. Ce en quoi, il était ridicule, vu que ses talents de chasseur n’étaient pas mauvais et qu’une fille du village, la jolie Flonn, se le réservait déjà comme partenaire d’accouplement. Mais Fant était un stressé de nature. Il était persuadé que ses talents de chasseurs étaient quasi nuls et que Flonn était lesbienne, idée qui aurait beaucoup fait rire l'intéressée si elle était au courant. Au moins, le plum lui faisait-il oublier tout ça - et tout le reste par la même occasion.

   Se détournant de l’entrée par laquelle on entendait encore le rire de son père, il revint à la pierre magique. Spectacle guère réjouissant. Il en profita donc pour s’habiller d’un pagne et alla rejoindre son cher papa dans la salle principale de la hutte.


3)Petit déjeuner

   La hutte en question était en bois clair et ne contenait que trois pièces : la chambre de Fant, celle de son père et la salle principale dans laquelle on prenait les repas. Ceux-ci étaient au nombre de deux durant la journée (vu que dans ce monde aucun Soleil ne rythmait la vie, les Ff appelaient « journée » un huitième de femp, un femp étant un huitième de memp). Le repas du matin était constitué de fruits, celui de la soirée de viande. Le reste du temps, les Ff chassaient, s’occupaient du foyer ou de leurs enfants et discutaient politique au centre du village.

   Par l’ouverture de la hutte rentrait une vive lumière orange. Et avant que vous ne me demandiez : oui, ici le ciel est orange, vos saurez pourquoi plus tard. Le père de Fant était déjà attablé et dévorait à pleines dents les fruits divers posés sur la table et dont la description risquerait de vous couper l’appétit. Fant vivait seul avec son père depuis que sa mère avait Chuté, peu de temps après sa naissance, le privant d’un frère ou d’une sœur. Il rejoignit son père à la table taillé dans le même bois que les murs et mangea aussi avec appétit. Aujourd’hui, on retournait à la chasse. Le foyer contenant deux adultes et ne nécessitant que peu de soins, ceux-ci chassaient presque tous les jours. Jusqu’à peu, Fant avait réussi à en rester à la cueillette, mais les récoltes étaient bien assez suffisantes alors que les réserves en viande commençaient à manquer. Il avait donc du se résigner à la chasse. Ayant presque avalé son dernier fruit, son père - que nous appellerons par son nom si vous le voulez bien, il s’appelle Fiut - lui postillona allègrement à la figure :
   - Alors, tes armes sont prêtes ?
   - Oui Papa, je les ai préparées hier soir.
   - Aujourd’hui, évite le plum avant la chasse.
   - Ouais…
   Fant grimaça au souvenir de la chasse d’hier. Il avait été tellement endormi qu’il n’avait rien attrapé. Encore deux ou trois chasses sous l’effet du plum et c’était la Chute assurée. Cette pensée le fit frémir malgré lui et il se promit de supporter le stress de la chasse. Surtout que ce n’était pas en ne ramenant aucun gibier qu’il réussirait à attirer une femelle. Elles se foutaient déjà bien de lui. Sauf Flonn, mais bon… Voilà quoi.


4) Petit traité sur la faune locale

   Quelques minutes plus tard, Fant et Fiut, armées de leurs accrocheurs et un carquois plein de lances accroché sur le dos, se dressaient sur la plateforme (toujours en bois) qui supportait leur hutte. Au-delà et en dessous s’étendait à l’infini le ciel orangé. La hutte marquait en fait le centre de la plateforme. Au-dessus, le toit partait en colonne. Il s’agissait en réalité du tronc de l’arbre dans laquelle la hutte avait été taillée. Une autre plateforme avec une autre hutte dessus se trouvait quelques mètres plus haut. Et encore au dessus, à une bonne dizaine de mètres, l’arbre dans lequel ces huttes avaient été taillées atteignait enfin le sol et y plongeait ses puissantes racines pour soutenir tout ce poids. Pour ceux qui n’auraient donc pas encore compris, une des propriétés amusantes de ce monde était d’être à l’envers selon notre conception des choses. Le sol se trouvait vers le haut, le ciel vers le bas. Le village était en fait un ensemble d’arbres millénaires dans les troncs desquels avaient été taillées de nombreuses huttes, abritant des familles de Ff. Tous ces troncs étaient reliés par diverses passerelles, toujours faites du même bois, et de cordes tressées. Au-delà du village, dans toutes les directions, s’étendait la jungle. Des arbres poussant à l’envers, des lianes pendant dans le vide, de nombreuses fleurs orientées vers le haut ou vers le bas, selon qu’elles aient plus ou moins besoin de chaleur - chaleur qui venait donc du bas ; une gigantesque masse verte s’étendant jusqu’à l’horizon et que les Ff auraient été bien en peine de déforester, vu leur propension à être attirés par le bas. De nombreux oiseaux, les créatures les plus à l’aise dans ce monde étrange, volaient de branches en branches et chantonnaient bruyamment, sans s’inquiéter des prédateurs. Il faut dire qu’ils étaient si nombreux que la sélection naturelle n’avait pas jugé bon de les pourvoir d’un réel sens du danger. Les prédateurs n’avaient qu’à se servir parmi toutes ces espèces colorées et inconscientes.

   Ah, les prédateurs ! Sujet sympa. Il existait trois types de bouffeurs d’oiseaux. Le premier était en fait un ensemble de tas d’espèces toutes plus ou moins issues de la même branche de l’évolution qui se contentaient de ramper, restant collées aux surfaces boisées ou herbeuses. Ces « rampants » étaient la proie la plus facile des Ff, du à leur extrême lenteur. Ensuite, venaient plusieurs types de bestioles vivant au sol et utilisant des sortes de griffes/grappins rétractiles au bout de leurs membres pour rester accrochés. Ils se plaçaient au-dessus des oiseaux posés sur des branches et se laissaient ensuite tomber dessus. Certaines espèces mettaient plusieurs huitièmes de femp pour atteindre à nouveau la terre ferme, temps qu'elles mettaient à profit en bouffant les autres oiseaux qui venaient se poser sur l’arbre. Ces espèces étant bien charnues, mais aussi plus rapides, elles étaient des cibles de premier choix pour les Ff. Cependant, les monds étaient aussi fort dangereux à chasser. Les monds font partie de cette catégorie d’animaux vivant au sol. Ils n’utilisent que leurs membres antérieurs pour se déplacer et gardent leurs membres postérieurs pour dévier les lances, voire blesser et déséquilibrer les Ff passant à leur portée (les projetant vers la Chute tant redoutée). Leur force est telle qu’ils peuvent se projeter d’une branche à cinq mètres du sol jusqu’à celui-ci. La troisième menace pour les oiseaux innocents et stupides sont les makés. Ces saletés ressemblent fort aux Ff, bien que recouverts de fourrure marron-grise et nettement moins intelligents. Ils se déplacent tels des singes, sautant de branches en branches et escaladant les troncs à vive allure. Ils communiquent par des cris fort éloignés du langage d’êtres intelligents et se déplacent en meute. Malgré le danger, les chasseurs font tout pour tuer les makés dès qu’ils en croisent, car on a déjà vu des meutes attaquer des villages. Les laisser s’approcher reste trop dangereux. Ces espèces de gros singes utilisent une technique anti-Ff qui fait des ravages dès qu’on les laisse s’approcher. Ils se jettent sur les Ff et s’y accrochent, restant suspendus jusqu’à ce que les accrocheurs lâchent et précipitent leur charge vers la Chute. Au dernier moment, le maké prend appui sur le Ff en chute libre et se propulse vers une branche à proximité, laissant le chasseur tomber vers son triste destin. Rares sont les makés qui ratent leur coup.

   Depuis qu’il était chasseur, Fant avait tué de nombreuses proies, mais un seul mond. Et il n’avait jamais aperçu le moindre maké. A vrai dire, il n’était guère pressé. Cette idée lui donnait plutôt envie de retourner dans la hutte pour s’en rouler une petite. Mais son père étant là, il se ravisa et s’élança sur la passerelle menant à la plateforme centrale, où le groupe de chasseurs attendait d’être au complet.


5) Article encyclopédique

   Mon Dieu ! Je n’ai même pas encore décri les Ff. C’est vrai que ça peut passer pour un certain style de laisser le lecteur dans le flou, mais je ne saurai m’y résoudre plus longtemps. Désolé, ça va faire une description de plus.

   Les Ff étaient une espèce humanoïde. Oui, je sais, ça manque d'originalité, mais franchement, c’est plus facile pour le lecteur de s’identifier à un truc qui a deux bras, deux jambes et une tête plutôt qu’à un truc informe ou plein de tentacules. Leur peau était bleu azur, leurs oreilles étaient pointues - oui, comme des Elfes -, ils avaient quatre doigts à chaque mains (d’où leur tendance horripilante à toujours couper le temps en huit), leur pilosité se limitait à une longue chevelure noire blanchissant parfois avec la vieillesse - pas de barbe chez les males donc, et la couleur de leurs yeux pouvait prendre toutes les teintes de l’arc-en-ciel.
   Le premier abruti qui me dit que ça lui rappelle vaguement quelque chose, je lui rappelle que cette histoire a été écrite trois ans avant la sortie d'Avatar, alors merde !
   Et pour ceux que ça intéresse, Fant avait des yeux orange pale hérités de son père. Les Ff se vêtaient principalement d’un pagne fait du cuir d’une créature quelconque. Certains anciens haut placés portaient une toge grossière laissant apparaître la moitié de la poitrine et tenant fort chaud, mais qui faisait « classe » selon leurs standards. Plus grands que la moyenne humaine, les Ff étaient aussi nettement plus minces et agiles, comme vous pourrez le constater plus tard. La communauté se divisait en cinq parties :
   - les gamins, qu’il fallait former et maintenir en vie, ce qui est plus difficile qu’il n’y paraît. Ces crétins semblent attirés par le vide et nombre d’entre eux expérimente la Chute à un âge précoce
   - les jeunes adolescents, qui s’occupent des cueillettes de fruits sans trop avoir à s’éloigner du village. Si les fruits viennent à manquer, des adultes peuvent aussi être délégués à la cueillette
   - les adultes qui chassent
   - les adultes qui s’occupent des gamins. Cette dernière activité étant particulièrement pénible, on organise des roulements avec ceux qui chassent
   - les dirigeants, qui sont les plus anciens et qui décident les lois, mais que leurs fonctions ne dispensent pas d’aller chasser.

   Dans tout ça, les deux sexes ont le même rôle. Les femelles enceintes participent plutôt à la cueillette pour éviter les accidents, mais la différence s’arrête là. Les Ff sont très libres sexuellement. Malheureusement, il a été prouvé que les galipettes, bien que fort plaisantes, avaient tendance à provoquer l’apparition de rejetons braillards à tendance suicidaire au bout de quatre memps particulièrement difficiles à vivre pour la femelle, et les emmerdes ne font alors que commencer. Or, les places étaient limitées. En effet, le village avait été construit plus de mille séismes auparavant et les habitants actuels n’avaient nullement l’intention de bosser comme l’avaient fait leurs ancêtres. On se contentait donc d’entretenir les huttes et les plateformes, remplaçant parfois quelques passerelles et c’est tout. Le revers était que les places restaient limitées par le nombre de huttes disponibles. Il fallait attendre une Chute avant qu’un couple soit autorisé à enfanter. Ce principe avait engendré une forte population de frustrés qui pour beaucoup s’étaient tournées vers les liaisons homosexuelles pour entretenir la forme et le morale. Néanmoins, les Chutes étaient suffisamment fréquentes pour que les couples hétéros aient une vie sexuelle à peu près équilibrée.
   Si vous me demandez mon avis, je trouve qu’ils sont idiots. Ils pourraient jeter les gamins dans le vide dès la naissance, ça ferait de la place. Mais bon, je ne suis pas Ff.

   Mais du coup, j’en arrive à leur plus grande crainte, qui est d’ailleurs leur unique crainte : la Chute. Vous l’aurez compris, la Chute consiste à trébucher comme un con sur une passerelle ou à mal utiliser ses accrocheurs ou un autre truc dans le genre. Enfin bref, plongeon ! Ce mot désigne également la mort, car tous les cadavres sont jetés dans le vide (après une cérémonie bouleversante où tout le monde reste chez soi et celui qui a trouvé le cadavre le pousse à coup de pied jusqu’au trou le plus proche). Cependant, la Chute en vie terrorise particulièrement parce que tous sont persuadés qu’elle dure éternellement. En fait de quoi, elle est brutalement interrompue après deux huitième de femp, ce qui fait quand même pas mal de temps, par la rencontre avec un brasier infini qui carbonise illico tout ce qui tombe dedans. C’est ce brasier qui apporte chaleur et lumière au reste du monde, d’où la couleur orangée du ciel).

   Encore un petit mot sur la méthode de chasse. Pour sortir du village, les Ff utilisent des accrocheurs, des sortes de pieux en bois munis d’un ressort en caoutchouc qui peuvent faire surgir à volonté, grâce à un ingénieux système d’interrupteur, des griffes subtilisées sur des carcasses animales. Le principe est de planter l’accrocheur profondément et de relâcher les griffes quand elles sont dans le sol. Une fois les griffes sorties, même le poids de deux Ff ne peut arracher l’accrocheur de la terre. En ayant un accrocheur dans chaque main et en dosant savamment les moments où faire sortir les griffes et où les rentrer, on peut avancer à une allure respectable et se faire de jolis muscles dans les bras. Ce système laisse les jambes libres, ce qui permet aux Ff de prendre leurs lances dans le carquois fixé sur leur dos et de les lancer de toute la force de leurs jambes sur le gibier. L’avantage, c’est que ça permet d’attaquer à distance comme à proximité une fois qu’on est habitué à se battre avec les pieds. L’inconvénient, c’est que les accrocheurs sont difficiles et longs à fabriquer et qu’il faut sans cesse se tailler de nouvelles lances. La chasse est émaillée de nombreuses pauses sur des branches d’arbres géants afin de soulager les muscles et de reprendre des forces.

   Mais pendant que je racontais tout ça, nos chasseurs sont déjà partis. Il va falloir qu’on les rattrape.


6) Substitut à la chasse

   Sur le chemin, jetons un coup d’œil émerveillé à ce chatoiement de couleurs, à ces lampolyas en pleine floraisons, à tous ces arbres de toutes tailles et formes, à ces fleurs magnifiques et complexes, à tous ces oiseaux innombrables pépiant et voletant gaiement. Par-ci par-là, un ruisseau s’écoulait de branches en branches et formait une petite chute tombant à l’infini. Et tout ça éclairé par une éternelle lueur de crépuscule. Franchement, si vous n’avez pas le vertige, je vous recommande cette promenade, ça vaut le coup d’œil, et à moins de vous pendre à un arbre la tête en bas, au coucher du Soleil en pleine jungle Amazonienne, vous ne verrez jamais ça de votre vie. Et encore, même comme ça, on rate une grosse partie du spectacle. Ici, nous avons deux rampants en train de se partager les restes d’un oiseau. Ici, nous avons des bébés monds qui apprennent à marcher (exercice particulièrement dangereux, s’il tombent, c’est définitif). Ici, nous avons un spécimen particulièrement joli d’oiseau magique, nommé ainsi parce qu’il change de couleur selon l’angle d’où on l’observe. Et ici, nous avons un gros trou dans la végétation…

   Pardon ? J’ai parlé d’un trou dans la végétation ? C’est quoi ces conneries ? Mais oui, il y a une grosse clairière de bien quatre mètres de diamètre. On voit encore les trous dans le sol là où les racines ont été arrachées. Qu'est-ce qui a pu causer ça ? Impossible qu’un arbre se soit détaché tout seul, pas avec des racines pareilles. Mais alors… Bon, retrouvons plutôt nos chasseurs.

   Ca tombe bien, ils sont juste à coté, rassemblés sur une branche d’un gros arbre gris. Apparemment, ils ont vu le trou et ils commencent à fortement baliser. Il faut dire que quand on vit dans un village où la nourriture et l’eau sont abondantes et qu’on n’a jamais visité le monde, il n’en faut pas beaucoup pour vous faire flipper.
   - Impossible qu’un arbre se soit détaché tout seul.
   - Non, pas avec des racines pareilles.
   (Tiens ? Il semblerait qu’ils suivent le même raisonnement que moi.)
   - C’était sûrement un arbre magique, ajouta une jeune femelle.
   - Oui, c’est forcément ça, approuvèrent quelques adultes.
   (Bon, là nos opinions divergent.)
   S’étant convaincu que l’arbre était magique, notre groupe de chasseurs se senti quelque peu rasséréné. Néanmoins, Fant ne put se retenir d’ajouter :
   - Bon sang, je me sentirai mieux après un petit plum bien roulé.
   Et tout le monde de se regarder d’une façon qui voulait dire « Ah tiens, oui, moi aussi ».
   La doyenne prit alors la parole :
   - Rentrons au village méditer là-dessus en nous relaxant. Ca nous fera du bien.
   Et tous furent frappés par le bon sens de ces paroles.

   Sur le chemin du retour, nos courageux - mais pas trop - Ff croisèrent quelques gibiers de choix qu’ils préférèrent ignorer, pressés qu’ils étaient de retrouver leur plum, surtout Fant. On tua et ramena quelques rampants quand même, mais le cœur n’y était pas.

Pendant la promenade, la jeune Flonn se rapprocha de Fant :
   - Ca va ? lui demanda-t-elle.
   - Ca va, répondit-il.
   - …
   - …
   - Euh…
   - Oui ?
   - Tu penses vraiment que si l’arbre a été arraché, c’est parce qu’il était magique ?
   Tout en continuant à avancer, Fant se tourna vers elle. Mince, elle était quand même drôlement jolie. La façon d’avancer avec les accrocheurs peut sembler très comique pour nous, mais les Ff y étaient tellement habitués qu’ils trouvaient parfaitement normal de se déplacer suspendus par les bras en agitant le bassin à chaque avancée. Les seins nus de Flonn tressautaient à chaque fois, mais avant de vous exciter (enfin je dis ça, vous faites comme vous voulez), sachez que les Ff voyaient ce spectacle tous les jours depuis leur plus tendre enfance et que jamais ils n’y avaient trouvé quoi que ce soit de plus excitant qu’un simple confrère chasseur en train d’avancer, ce qui chez nous est même franchement peu excitant, vous en conviendrez. Néanmoins, il y avait à ce moment précis dans la façon de se déplacer de la jeune fille et dans ses yeux verts feuille qui se confondaient avec la végétation alentours, un je-ne-sais-quoi que Fant trouva fort séduisant.
   - Ben, je ne sais pas. Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ?
   - Alors ça…
   Mais malgré cet aveu d'ignorance, on se doutait bien qu’elle se faisait diverses hypothèses toutes aussi peu réjouissantes les unes que les autres, et effectivement, l’une d’entre elles était la bonne. Pourtant, cet imbécile de Fant, tout à son idée de rentrer le plus vite possible fumer son plum, interpréta ce comportement comme du dédain (genre « Ce crétin pense vraiment que c’est de la magie ! Quel blaireau ! »). Aussi resta-t-il honteusement coi. Réalisant que Fant ne disait toujours rien, Flonn se dit que sa présence l’indisposait et qu’il attendait qu’elle s’éloigne de lui. Peut-être n’avait-il que faire d’elle. Aussi s’éloigna-t-elle sans un mot pour aller retrouver une copine qu’au bout d’un moment elle embrassa à pleine bouche. Fant de son coté y trouva la confirmation que Flonn n’était décidément pas intéressée par sa personne et alla retrouver un ami qu’au bout d’un moment, il embrassa également à pleine bouche. N’allez pas vous tromper, ces comportements étaient loin d’être inhabituels. Comme dit plus haut, les adolescents Ff se livrent très tôt à l’homosexualité, attendant désespérément le jour où ils auront enfin l’autorisation de s’affirmer bisexuel. Enfin pour la plupart d’entre eux, certains se contentant parfaitement de la situation.

   Et tout ceci laisse donc le lieu où l’arbre a été arraché sans surveillance. Non pas qu’il aurait fallu le surveiller, plus rien ne s’y passera, mais néanmoins, une étude plus approfondie de l’endroit aurait dévoilé plusieurs autres arbres arrachés à intervalles réguliers. Ce qui aurait pu laisser présager de ce qui n’allait pas tarder à se produire, mais qui ne l’aurait de toute façon pas évité.


7) Le coffre vide

   Il ne fallut pas beaucoup de temps pour atteindre le village. Le groupe était pressé et avait avancé à bon rythme. L’un des anciens n’avait pas tenu le rythme et était tombé, mais tout compte fait, c’était plutôt une bonne chose. Déjà, l’ancien s’était violemment cogné le crane sur une branche admirablement placée sur sa trajectoire à trente mètres du sol, ce qui fait qu’il put tranquillement continuer sa Chute sans avoir à s’inquiéter de savoir si ça durerait l’éternité ou pas. Ensuite, sa Chute permettrait à quelqu’un de plus jeune de prendre sa place au conseil et surtout, Fline et Fordo, deux jeunes adultes de sexe opposé qui friquotaient ensemble depuis un petit moment, allaient enfin pouvoir passer aux choses sérieuses et ils l’avaient déjà bien compris, comme leurs échanges de regards et leurs sourires le laissaient fortement supposer.

   Arrivés au village, tous retournèrent dans leurs huttes, sauf les anciens qui se rassemblèrent dans la grande hutte centrale pour discuter de l’affaire en fumant du plum. Il était rare que ce genre de discutions aboutisse à quelque chose de concret, mais l'important était surtout de faire croire qu'on réfléchissait. De son coté, Fant fut l’un des premiers dans sa hutte. Mais ce fut au moment où il ouvrait sa coffre à plum que le drame survint : vide !
   - Nooon !
   Les yeux écarquillés d’horreur, il ne parvenait pas à détourner son regard du fond désespérément immaculé. Ca lui revenait, la chasse d’hier ayant été tellement mauvaise (pour lui) qu'il avait fini toutes ses réserves en une soirée et après, il n’avait plus été en mesure de s’en inquiéter. Là, ça tombait vraiment très mal. Non seulement il était fort secoué par le spectacle de l’arbre arraché, ou plutôt par le trou où aurait du se trouver l’arbre, ce dernier étant probablement toujours en train de tomber. Mais en plus, Flonn lui avait encore montré qu’elle préférait nettement les femelles aux mâles. Un petit moment passa avant qu’il ne sorte de son hébétude. Courant dans la pièce principale, il trouva son père déjà bien shooté assis à la table en souriant. J’en profite pour signaler que Fiut ne fumait pour ainsi dire jamais. Les Ff sont franchement peu stressés de manière générale. Aussi le plum ne leur servait-il que fort rarement. Fant était une exception.
   - Papa, dis-moi que tu as du plum à me prêter !
   - Quoi ? T’en as plus ? Ah ah ! T’as plus qu’à aller t’en chercher, jeune homme, parce que je ne te prêterai rien. Ah ah ah !
   Et pendant que son père continuait à s’éclater tout seul, Fant sortit de la hutte, bien décidé à aller cueillir en quatrième vitesse un ou deux plants de plum.


8) Discussion romantique

   De son coté, Flonn, déjà bien détendue par le plum, s’apprêtait à rejoindre une amie dans sa hutte histoire de se détendre encore plus. Avant de rentrer, elle jeta un dernier regard légèrement peiné vers la hutte de Fant quand elle vit celui-ci sortir à toute allure et grimper vers le sol de toute la force de ses bras, des accrocheurs sur le dos. Intriguée, elle le vit disparaître dans la jungle. Tiens, tiens. Fant tout seul dans la jungle ? A vrai dire, cela ne lui ressemblait pas du tout de partir tout seul, mais ce n’est pas cette idée qui passa dans la tête de Flonn. Et s’il faisait une rencontre fortuite avec une bête sauvage ? Ne serait-il pas impressionné par la jolie femelle qui viendrait à son secours ? Les risques de se faire attaquer si près du village étaient ridicules, mais après quelques inhalations, on réfléchit générallement beaucoup moins bien. Souriante, elle se détourna de son amie qui l’attendait à la porte et parti chercher ses propres accrocheurs. L’amie en question se demanda vaguement quoi, et un peu déçue de voir sa camarade s’éloigner, décida d’aller se consoler avec un supplément de plum.

   Plus loin dans la jungle, Fant fouillait sous chaque racine, délogeant plein de petites bêtes, à la recherche d’un plant quelconque de plum. Apparemment, certains avaient fait leurs réserves peu de temps auparavant. Voilà qui était fâcheux. Le jeune Ff se sentait de plus en plus stressé, et quand il était stressé, il avait tendance à faire des conneries, ce qui est le cas de beaucoup de personnes stressées. Voilà pourquoi, quand le sol se mit à trembler et qu’un terrible craquement retentit dans toute la jungle, cet imbécile sursauta et lâcha un de ses accrocheurs. Celui-ci n’étant pas planté, il disparut dans la végétation 50 mètres plus bas pour entamer son long voyage vers le brasier en dessous, laissant son propriétaire suspendu comme un con à son accrocheur restant… Par chance, c’est du solide ces petits engins-là. Par contre, avec un seul accrocheur, impossible de se déplacer. C’est en regardant vers le bas, là où il avait de grande chances de se diriger sous peu, qu’il aperçu Flonn allongée sur le dos, les mains sous la tête, sur une grosse branche pas très loin en dessous qui le regardait de ses grands yeux verts et rieurs. Avant qu’il ait le temps de lui adresser la parole, la terre se remit à trembler (pas très fort, mais quand même), tandis qu’un nouveau craquement retentissait au loin.
   - Flonn ! Tu tombes bien. J’ai besoin de toi.
   Un grand sourire aux lèvres, les yeux très amusés et pas du tout embêtée par les bruits d’apocalypse, la Ff répondit d’un ton ingénu :
   - Et alors ? On part cueillir du plum tout seul ?
   - Euh… Oui, ma réserve était vide, répondit Fant un peu honteux.
   - C’est bête ça. Et tu as lâché un accrocheur ?
   - Ben oui. D’ailleurs si tu pouvais venir m’aider…
   - Ah, nous y voilà ! Tu veux que je vienne t’aider. Et pour quelle raison le ferais-je ?
   Un doute affreux passa dans l’esprit du Ff suspendu, alors qu’un nouveau craquement retentissait, plus près.
   - Tu... Tu as pris du plum ?
   - Bravo. Tu es perspicace. Mais tu ne m’as pas répondu. Pourquoi t’aiderais-je ?
   - Allons, déconne pas. Viens me tirer de là. Tu ne vas tout de même pas me laisser Chuter.
   - Et bien figure-toi que je me tâte…
   La panique s’empara de Fant. Elle avait l’air sérieuse. Et sous l’effet du plum, elle risquait même de venir le décrocher elle–même. Et ces saletés de bruits de craquements n’arrangeaient pas les choses.
   - Mais qu’est-ce que tu veux en échange de ton aide ? Tu entends ce bruit ? Il se dirige vers le village, il faut aller voir.
   - Ne détourne pas la conversation ! Mais ta première question me plait. Qu’est-ce que je pourrai bien vouloir de toi ?
   Elle roula sur le ventre et prit un air pensif en se tapotant les lèvres du bout de l’index.
   - Quoi que ce soit, dépêche-toi. Je ne vais plus tenir longtemps.
   Ce qui était faux. Un Ff pouvait facilement tenir une demi journée avant de lâcher prise.
   - Attend, je réfléchis ! Rah, mais qu’est-ce qu’il m’agace ce vacarme !
   En effet, les craquements continuaient et Fant aperçu à travers le feuillage la silhouette d’un arbre géant qui tombait dans le lointain. S’en fut trop pour lui et le pauvre manqua défaillir. Mais ne défaillit point. Dommage pour lui, ça aurait abrégé son calvaire.
   Gardant son air pensif, Flonn reprit sur le ton de la conversation :
   - Dis voir, tu n’aurais pas envie de me faire un enfant ?
   Dans son sursaut, Fant appuya sur la gâchette de son accrocheur qui lâcha momentanément prise. Un réflexe lui sauva la vie et les griffes ressortirent avant que l’accrocheur n’ai complètement lâché le sol. Néanmoins, il était maintenant enfoncé bien moins profondément et menaçait de tomber à chaque instant. S’en apercevant, Flonn se mit immédiatement debout en laissant échapper un bref « Fait chier ! ». Elle grimpa l’arbre à toute vitesse, sortit ses propres accrocheurs et s’approcha de Fant qui transpirait abondamment. Au dernier moment, elle s’immobilisa à un mètre de lui, le regarda droit dans les yeux et lui lança d’un air sévère :
   - Répond ! Est-ce que, si tu en avais l'opportunité, tu coucherais avec moi ?
   Il semblait que les effets du plum commençaient à diminuer et que la jeune Ff devenait de plus en plus irritable
   - Ca dépend. Je dois répondre quoi pour que tu me sauves ?
   - Répond ! cria-t-elle de toutes ses forces.
   Sous la panique, Fant se retrouva encore moins sûr de lui.
   Merde, soit je me suis complètement gourré, elle m’aime et elle veut que je lui réponde oui, soit j’ai sacrément manqué de discrétion en lui tournant autour, elle n’a pas apprécié et elle attend une confirmation pour pouvoir se débarrasser de moi sans remords.
   La réflexion rendue difficile par l’accrocheur qui cédait un peu plus de terrain à chaque tremblement de la terre, Fant bégaya longuement pendant que sa santé mentale foutait le camp par la porte de derrière. Et le regard fixe et colérique de Flonn ne fit rien pour aider. Voilà qui justifia cette ultime déduction :
    Mon pauvre vieux, tu te casses la tête inutilement. C’est évident, elle ne t’aime pas. Tu le sais pourtant, elle préfère les femelles. Voilà où te mènent tous tes beaux espoirs. Tu ferais mieux de tirer un trait sur cette fille et de te rabattre vers l’homosexualité définitivement. Ouvre les yeux : les femelles ne veulent pas de toi et surtout pas celle-là. Elle a même failli te tuer à cause de ça.
   Ce fut donc d’un air résolu et le calme retrouvé qu’il lui répondit le plus calmement possible :
   - Non Flonn, tu ne m’intéresses pas.
   Flonn garda un visage impassible, et ses traits se décontractèrent. Le calme incarné. On aurait eu du mal à croire que l’adrénaline lui courrait dans les veines, ni que la déception lui rongeait les entrailles et lui hurlait de lâcher ses accrocheurs. C’était pourtant un bon résumé de son état, balayant les derniers effets du plum de son organisme. Elle refoula ses larmes, bien décidée à rester impassible. Après un bref soupir, elle murmura un « Pauvre conne » à sa propre adresse, se retourna et demanda à Fant de monter sur son dos sans plus de cérémonie. Celui-ci, qui n’avait pas entendu clairement mais avait quand même cru comprendre qu’on le traitait de « pauvre con » rentra les griffes de son accrocheur et se cramponna à son amie sans dire un mot.

   Courageuse, la jeune Ff les ramena tous deux au village à la force de ses bras, impressionnant beaucoup son passager. La proximité des corps rendit le trajet encore plus pénible pour les deux Ff qui pleurèrent intérieurement leur perte. L’arrivée au village leur réserva cependant une encore plus mauvaise surprise.


9) Une encore plus mauvaise surprise

   Effectivement, en se dirigeant vers leur hutte respective avec la forte intention d’oublier tout ce qui venait de se dire grâce à un petit coup de plum, les deux jeune Ff descendirent sous la cime des arbres. Car les villages Ff sont taillés dans une variété d’arbre deux fois plus grande que tout ce qu’on trouve dans la jungle alentours. Et c’est là qu’ils purent constater chacun de leur coté quelle était la cause des arbres déracinés.

   A plusieurs centaines de mètres du village, une créature énorme se dressait, clairement visible malgré la distance. Les arbres les plus hauts (75 mètres) arrivaient à peine au-dessus (ou plutôt en-dessous, vu que la bestiole se tenait à l’envers) de ses genoux. De quoi faire une crise cardiaque instantanée. Ce monstrueux machin ressemblait plus ou moins à la description d’un maké, sauf que la taille avait été légèrement -ceci est un litote- multipliée. Sa fourrure était noir-rouge et il se déplaçait en enfonçant ses griffes postérieures dans la terre. De ses pattes avant, il tirait comme un fou sur un gros arbre pour le faire lâcher prise. Ce qui arriva dans un nouveau craquement de tonnerre. Délaissant l’arbre à sa chute magistrale, le gros monstre profita de l’espace libre pour y avancer l’un de ses pieds cauchemardesque et prendre appui dans la terme ferme. Cette méthode de progression était d’une lenteur à pleurer, mais elle avait l’avantage d’être diablement impressionnante (King-Kong aux chiottes !). Hélas, il semblait que le gros truc avait repéré le village dépassant largement de la cime des arbres et qu’il avait l’intention de s’offrir un petit en-cas grâce à la participation forcée de ses habitants. Ceux-ci étaient d’ailleurs tous retournés dans leurs huttes pour finir toutes les réserves de plum et attendre la Chute sans s’en faire. C’est d’ailleurs ce que fit immédiatement Flonn quand elle comprit ce qui allait se passer. Fant aurait bien fait pareil, mais le souvenir de son coffre vide lui revint dans le pif avec toute la force d’une porte claquée sous le coup de la colère. Mais que n’avait-il lâché son accrocheur quand il était suspendu au-dessus de Flonn ! Il serait alors en train de Chuter tranquillement sans penser à l’effet que ça pourrait faire d’être mastiquer par ce gros bidule.

   Quelques adultes étaient sortis et observaient d’un air parfaitement détaché le macaque en train de s’approcher à grands coups de déracinage. Fiut passa à coté de son fils et lui lança l’air de rien :
   - Belle bête, pas vrai ?
   Complètement blême, Fant ne put trouver la force de lui répondre. Se penchant vers son fils afin de mieux l’observer, Fiut fit une observation pertinente :
   - Tiens ? T’as pas trouvé de plum ?
   - Nan… (petite voix)
   - Ca tombe plutôt bien. Tu sais, même après tout ce que je viens de m’enfiler, j’ai une petite appréhension. Vu que t’es à peu près net, tu pourrais peut-être enfiler un carquois et aller nous débarrasser de ce truc, non ?
   - Que… Quoi ?
   - Ben oui. Personnellement, je ne crois pas que quiconque dans ce village soit en état de faire quoi que ce soit et dis-toi bien que tu ne trouveras personne pour te prêter du plum. Alors soit tu attends la Chute en flippant pendant que tout le monde se prélasse en fumant, soit tu te rends utile et tu sauves le village.
   - …
   - Dis-toi que les femelles apprécieront.
   Ce dernier point finit de convaincre Fant qu’il n’avait pas vraiment le choix.

   C’est donc armé d’un gigantesque carquois plein de lances et équipé des accrocheurs de son père, que le jeune Fant partit vers le monstre. Soyons francs, le courage n’y était pour rien. C’était plus l’instinct de survie qui entrait en œuvre ici. Vous me direz que l’instinct de survie devrait plutôt lui crier de s’éloigner à toute jambe du maké géant. Et bien je vous répondrai que Fant avait un instinct de survie très particulier, c’est-à-dire qu'il voyait le danger à long terme. Ici par exemple, si Fant s’éloignait du village dans la direction opposée, il devrait se nourrir seul, se débrouiller par ses propres moyens et bien que ce ne soit pas forcément très difficile, Fant doutait de pouvoir y parvenir, d’autant plus qu’il était terriblement fainéant et qu’affronter un monstre de plusieurs centaines de mètres de haut lui semblait autrement plus facile. Enfin, un peu plus facile quoi…

   La progression fut rendue pénible par les tremblements causés par l’arrachage d’arbre et par les accrocheurs de son père, fort différents des siens. Ils étaient beaucoup plus robustes et le bout était bien pointu, permettant une pénétration plus facile dans la terre, voire parfois dans la roche friable. Mais ils étaient aussi nettement plus lourds. Fant fut également prodigieusement agacé de croiser sur sa route plusieurs plants de plum auxquels il n’avait aucun moyen de mettre le feu. Il avait en effet laissé son allumeur magique - un petit outil tout bête qui provoque des étincelles par frottement - au village et maintenant qu’il était là, il ne se sentait plus l’envie de faire demi-tour. Après tout, tuer un monstre géant est un très bon défouloir. Et en effet, quand l’arbre à trois mètres devant lui fut arraché du sol, tout stress disparut immédiatement alors que l’adrénaline lui déboucha violemment les veines.


10) Chasse au macaque (technique qui a fait ses preuves)

   L’arbre arraché fut très vite remplacé par une masse poilue encore plus large que le tronc. Nettement plus large même. Et qui écrasa nombre d’arbres plus petits. C’est d’ailleurs une chance que la gravité soit inversée par rapport à notre monde, sinon Fant aurait péri sous plusieurs centaines de kilos de bois vert. Face à lui, il vit les griffes rétractiles encore plus épaisses que sa hutte sortir de la patte et pénétrer le sol. Baissant les yeux, il vit la monstrueuse créature loin en-dessous se pencher pour arracher un autre arbre plus loin. Une fois fait, elle avança l’autre patte, se laissant momentanément suspendue en un seul point. Fant sentit le sol se soulever sous le poids du monstre. Les griffes devaient s’enfoncer terriblement profond pour qu’une telle masse puisse rester accrochée. Le jeune Ff se retrouvait donc suspendu entre deux jambes de plus de 100 mètres chacune et croyez-moi que quand on se retrouve dans ce cas-là, ça a un effet laxatif fulgurant. Par chance, Fant avait fait ses besoins avant de partir en chasse, ce qui lui permit de sauver les apparences. Néanmoins, lorsque la bête commença à rentrer ses griffes, les secousses furent telles que le sol se fissura et que les accrocheurs de son père lâchèrent tout deux prise. On pourrait croire que la fourrure d’un mastodonte pareil est tout à fait assez épaisse et rugueuse pour arrêter une chute, mais il n’en était rien. Contrairement aux apparences, la fourrure n’était pas si longue que ça (un bon mètre quand même) et surtout, elle était extrêmement fine et soyeuse. Fant glissa donc tout le long de la jambe du macaque à une vitesse à peine freinée par les poils dont l’implantation était pourtant dans le sens inverse de la chute, tout ça en hurlant à plein poumons, ce qui ne changeait rien à l’affaire. Par chance, la bestiole était un mâle, ce qui permit qu’une protubérance un peu plus molle que le reste amortisse le choc, qui fut quand même particulièrement rude. Le Ff roula sur la chose et continua son interminable dégringolade le long du dos, jusqu’à ce qu’il commence à se décoller et à entamer une chute libre. La vue du vide infini et orangé s’étendant sous ses yeux lui rappela qu’il serait peut-être bon d’arrêter la dégringolade avant qu’il ne soit trop tard.
   Le dos poilu continuant à défiler comme la paroi d’un ascenseur à trente centimètres de notre cascadeur, un réflexe lui fit tendre le bras et planter un de ses accrocheurs dans l’épiderme. La dégringolade continua quand même sur une quinzaine de mètre, laissant une griffe sanglante tout le long. Puis la chute s’arrêta et Fant se retrouva plaqué par l’arrêt brutal contre le dos poilu. En dessous, son carquois plein de lances continua la descente, rappelant désagréablement le destin auquel Fant venait d’échapper. Pour la première fois depuis qu’il avait quitté le sol, il arrêta de crier et repris longuement sa respiration. Sa gorge lui fit un mal de chien. Il avait beaucoup trop crié. Et en plus cette saloperie puait à un point…
   Il en était là de ses pensées quand il se rendit compte que la bestiole n’avançait plus. Avec horreur, il vit une main grosse comme un pâté de maison s’approcher. En effet, la blessure était peu profonde, mais le maké géant l’avait quand même sentie et se sentait pris d’une irrésistible envie de se gratter. Par chance, la main s’arrêta fort loin de son objectif. La créature était si peu agile qu’elle n’arrivait pas à se gratter le dos . Fort de cette constatation, Fant planta son deuxième accrocheur et se dirigea vers le bas. La manœuvre fut fort aisée, car les griffes tenaient encore mieux dans l’épiderme du macaque que dans la terre, et comme le dos était à la verticale, il pouvait s’aider de ses pieds pour ralentir l’avancée. Le monstre parut fortement agacé de ces petites piqûres dans son dos et essaya de se secouer. Cela ne dérangea que très peu notre jeune Ff tant la masse de la bête remuait avec lenteur. Fant avait vaguement l’intention d’atteindre la tête, mais pour y faire quoi ? Il ne savait pas encore. Peut-être crever un œil. Ou s’infiltrer dans une oreille. A bien y réfléchir, tout ça n’était guère motivant et surtout, il doutait de l’efficacité du procédé. De toute façon, un peu avant la base du cou, il se rendit compte que deux mains énormes tiraient la peau pour essayer de mettre cet insecte gênant à leur portée. Impossible de passer le cou sans se faire broyer. Après un instant de réflexion, Fant décida que vivre seul dans la jungle n’était pas une si mauvaise idée que ça finalement, surtout s’il arrivait à trouver suffisamment de plum pour tenir le coup. En même temps, remonter tout le corps semblait tenir de l’exploit héroïque, surtout si on considérait le fait que tout en bas du dos, le monstre devait pouvoir l’attraper. Restait la possibilité de passer le restant de ses jours sur le dos de cette horreur… Impensable !
   Bon, il fallait donc maintenant trouver un moyen de regagner la terre ferme. Facile à dire. Ce fut à ce moment là que le monstre se lassa et décida de reprendre sa route vers le village. Fant put donc apercevoir la main s’éloigner de lui et se diriger directement vers un arbre, très loin au-dessus, au niveau du sol. DING ! Idée. Aussitôt, il se mit à bourriner le dos avec ses accrocheurs, rentrant et sortant les griffes à plusieurs endroits. Le maké arrêta à nouveau son œuvre de déforestation et réessaya de se gratter le dos, toujours sans succès. Sauf que cette fois, Fant attendit une bonne opportunité et planta un accrocheur dans un doigt qui passait à proximité. La suite fut particulièrement déplaisante. Après une séance de grattage où le Ff fut secoué dans tous les sens, le gros monstre retourna à l’arbre qu’il essayait d’arracher. Ses mouvements donnaient l’impression d’être lents, mais quand on était suspendu à un doigt, je peux vous dire qu’on sentait l’accélération. Toujours est-il que Fant finit dans les branches d’un arbre plus mort que vif et que malgré tout, il dut remonter vers le sol à toute berzingue avant que l’arbre en question ne soit arraché.
   Quand enfin il fut à terre, les deux accrocheurs plantés solidement dans le sol pendant que l’arbre disparaissait dans le lointain, il prit enfin une longue respiration et jura de ne plus jamais se laisser stresser par quoi que ce soit. Bon, il allait maintenant falloir apprendre à se débrouiller tout seul, vu que le village ne serait dans quelques instants plus qu’un lointain souvenir. Ces heureuses pensées furent bien entendu arrêtées brutalement par un pied monstrueux qui s’écrasa à toute force derrière lui, là où l’arbre venait d’être arraché. Le danger de la situation actuelle revint d’autant plus vite à notre héros qu’il se trouvait pile entre deux griffes et qu’un poil plus à droite, il se serait fait écraser tout net. Décidément, cette grosse saloperie commençait à lui porter sur le système. En plus de détruire son village, elle allait maintenant essayer de l’écraser ? Hors de question ! Fant délogea un de ses accrocheurs et visa la chair là où la griffe sortait de la patte, l’endroit semblant bien sensible. Gardant un œil sur le macaque beaucoup plus bas, il s’exhorta à la patience, attendant le moment propice. Au loin, un arbre fut déraciné et le monstre relâcha une de ses pattes, faisait peser tout son poids sur celle devant laquelle se tenait Fant. Avec une joie parfaitement sadique, celui-ci enfonça son accrocheur le plus profond possible dans la chair et relâcha la gâchette, faisant jaillir les griffes. De surprise, le monstre rétracta ses griffes (c’est vraiment le réflexe le plus débile qu’il put avoir) le libérant de terre et commençant un long voyage vers le brasier qui attendait goulûment loin, très loin en bas.

   Fant se retrouva donc sur place, suspendu au seul accrocheur qu’il lui restait, l’autre étant toujours planté dans la bestiole dont la silhouette apparaissait encore dans le lointain. Il était un peu sonné, et ça se comprend. Il faut dire qu’il n’aurait jamais cru qu’un coup aussi bidon puisse terrasser une bête aussi grosse. Bon, bah c’est bien tout ça… Plus qu’à attendre que les autres villageois aient cuvé leur plum et lancent une expédition pour venir le rechercher. Mon dieu, le temps va être long, seul dans la jungle suspendu à un unique accrocheur…


Et oui ! Contrairement à tout ce qu’on aurait pu croire, le village du héros n’a pas été détruit dès le premier épisode. Mais cela n’empêchera pas que Fant commence un long voyage dans le prochain épisode au titre particulièrement original : Le voyage.