HISTOIRE DE L'EMPIRE METALLIQUE
dernier épisode

La Chute de l'Imperator


1) Une photo floue

   Tout commença quand le premier conseiller entra dans la salle de recherche sur le voyage temporel. Enfin non… Tout commença bien longtemps avant, au début de l’épisode 1. Mais ce qui nous intéresse ici commença quand le premier conseiller entra dans la salle de recherche sur le voyage temporel.
   Vous me direz que ça manque de précision vu que le conseiller passait parfois plusieurs fois par femp dans cette pièce, mais les autres fois, on s’en fout. Donc, je devrais plutôt dire que cet épisode commença une des fois où le premier conseiller entra dans la salle de recherche sur le voyage temporel. C’est certes plus précis, mais pour commencer un épisode, ça a tout de suite moins la classe.

   Enfin bref, le dieu de l’Empire Métallique avait fait entamer des recherches sur le voyage temporel, espérant ainsi découvrir les origines de Fani. Ce n’était pas la principale recherche effectuée au palais, loin de là. Non seulement il n’était pas dit que les chercheurs arriveraient un jour à trouver quoi que ce soit, même avec un budget illimité, mais en plus, en savoir davantage sur les origines de l’Ennemi n’apporterait probablement pas grand-chose de concret dans le combat actuel. Néanmoins, en bon stratège, l’Imperator ne voulait négliger aucune possibilité.
   - Avons-nous accompli le moindre progrès depuis hier ?
   Surpris par la voix suave du conseiller, les deux chercheurs se retournèrent. L’un d’eux, un mâle, se tordit les mains avant de répondre.
   - Oui et non. Nous arrivons toujours à obtenir des images du passé, mais toujours à un endroit aléatoire.
   - Donc il n’y a pas de progrès.
   - Euh… Non. Mais certaines images provenaient de l’Empire et contenaient des détails permettant de repérer l’endroit précis. De là, nous avons pu faire des enquêtes et déterminer que chaque image reçue remontait à un huitième de jour plus tôt.
   Blasé, le Ff haut placé répondit :
   - Fantastique, voilà qui m’aidera sûrement à découvrir la marque de papier toilette utilisée par l’Ennemi. A condition bien sûr que j’aie la chance tout à fait infime de recevoir une image venant de son QG.
   - Je sens de l’ironie derrière vos paroles, mais vous n’êtes pas loin de la vérité. A défaut de nous dévoiler des images d’un passé lointain, cette machine peut nous permettre de savoir ce qui se passe ailleurs dans le monde. Si nous parvenons à régler l’endroit où apparaissent les images, nous pourrons vraiment nous en servir pour l’espionnage.
   - L’idée n’est pas mauvaise, mais vous êtes payés pour fabriquer une machine à voyager dans le temps, pas une machine à espionner. Je vais en parler à l’Imperator et s’il s’avère qu’il trouve l’idée bonne, je mettrai une autre équipe, plus compétente, sur le projet.
   Et sur ces agréables paroles, le premier conseiller fit demi-tour et quitta le labo.

   Frein avait connu meilleure journée. Oh, il s’était déjà pris des râteaux, notamment de la part de Finals, la charmante femelle qui travaillait à ses cotés sur le projet de machine à voyager dans le temps, mais les paroles du haut conseiller, même représentant la volonté divine, l’avaient bien amoché. Après le départ du big boss, il se laissa tomber sur un tabouret et manqua tomber en arrière en se rappelant que les tabourets n’étaient pas dotés de dossier.
   - C’est une catastrophe…
   Derrière, Finals n’allait pas beaucoup mieux.
   - Frein, tu te rends compte de ce que ça veut dire ? On va nous retirer le projet !
   S’épongeant le front, le mâle répondit :
   - C’est encore pire que ça. Si on ne peut plus travailler sur la machine à espionner, on va nous remettre sur le voyage temporel.
   Les yeux de la femelle s’écarquillèrent.
   - Mais on ne peut pas ! Tous les calculs sont formels, on ne peut pas voyager dans le temps !
   - Va dire ça à l’Imperator…
   Oui, la perspective n’était guère engageante. Frein tenta de faire marcher ses neurones déjà épuisés par des memps de recherche intensive.
   - Pourtant, on arrive à obtenir des images datant d’un huitième de jour ! C’est donc qu’il doit être possible d’aller plus loin en arrière.
   - Justement, j’y ai réfléchi. Je crois qu’en fait, un huitième de journée, c’est le temps que l’information prend pour aller de sa source jusqu’à ici. Je suis sûre que les images plus lointaines datent d’un peu plus longtemps.
   Frein bondit de son tabouret.
   - Mais alors ! Il suffirait de capter des images encore plus lointaines ! Le monde se répète dans toutes les directions. En visant toujours plus loin, nous obtiendrions des images toujours plus anciennes !
   Curieusement, Finals n’avait pas l’air très excitée.
   - Frein, nos outils de mesure actuels ne nous permettent même pas de couvrir l’ensemble du monde, alors pour aller au-delà, il va nous falloir un budget autrement plus élevé. Sans compter que l’Imperator veut remonter plusieurs milliards d’années…
   - …
   - Je déduis de cette réponse éloquente que tu as compris le problème.
   - Bah oui, mais si on ne trouve rien, l’Empire se débarrassera de nous. Quitte à faire le grand plongeon, autant avoir tout fait pour l’éviter.
   - Brillantes paroles auxquelles j’adhère à cent pour cent. Mais personnellement, je préfère ne pas faire durer le calvaire. Tu n’aurais pas une méthode plus rapide pour nous tirer de ce guêpier ?
   - Eh bien, si. Il nous reste probablement une journée avant que la machine espionne ne nous soit retirée. D’ici là, je propose de faire le maximum de relevés en espérant tomber sur quelque chose d’intéressant. Si c’est le cas, nous aurons prouvé notre valeur.
   Finals avait l’air sceptique.
   - Euh… Je ne t’apprendrai pas que la dépense d’énergie pour obtenir ces images est absolument faramineuse. Nous sommes déjà hors budget et tu voudrais qu’on passe la nuit à faire d’autres relevés ?
   - Franchement, Chuter pour Chuter… Autant que le motif soit valable.
   - D’accord. Alors tu sais quelles sont nos chances de tomber sur une image du territoire de l’Ennemi ? Une image intéressante, en plus ?
   - Et tu sais quelles sont nos chances de réussites de créer une machine à voyager dans le temps ?
   - Bon point. C’est vrai que ta logique se tient, mais je ne suis pas à l’aise à l’idée de toute cette consommation énergétique. C’est carrément malhonnête et ça risque de porter atteinte au bien-être de l’Empire Métallique. Ca relève du sacrilège.
   Frein prit son air le plus patient pour reprendre :
   - Certes, mais tout-à-fait entre nous, qu’est-ce qui compte le plus à tes yeux ? Le bien-être de l’Empire ou ton propre bien-être ?

   Le palais impérial connut cette nuit-là une de ses plus fortes consommations jamais enregistrées. Après que l’électricité ait abandonné plusieurs quartiers de la ville, une rapide inspection parvint à trouver l’endroit où se terraient les coupables.
   Le premier conseiller en personne fit défoncer les portes du labo et y pénétra dans une colère noire. Il y trouva très précisément ce qu’il s’attendait à y trouver : les deux laborantins Ffs agenouillés au milieu d’une montagne d’images unicolores ; la plupart complètement noires, d’autres entièrement blanches ou orangées. Le Ff connaissait par cœur ces images. Celles qui étaient noires étaient des photos prises sous terre, les blanches à l’intérieur du brasier et les orangées en plein ciel. Comme d’habitude, les rares photos prises à la surface ne montraient que quelques arbres ou villes impériales sans intérêt.
   La femelle Ff se releva pendant que le mâle continuait à chercher frénétiquement au milieu des images.
   - Ecoutez, je sais que vous êtes sûrement très énervé, mais avant de nous jeter, il y a une photo que vous devriez nous laisser vous montrer.
   A coté, Frein retournait chaque photo de façon particulièrement désordonnée en murmurant :
   - Je suis sûr qu’elle était dans le coin. Une toute petite minute et…
   Mais le premier conseiller ne l’entendait pas de cette oreille. Alors qu’il s’apprêtait à laisser exploser sa rage, il aperçut soudain les restes éparpillés de la machine espion qui dégageaient encore une épaisse fumée noire. Sous le coup, aucun mot ne parvint à franchir sa gorge et il manqua s’étouffer. Un garde vint le soutenir le temps qu’il reprenne ses esprits.
   Quand sa vue revint, Frein lui tenait une photo miteuse devant les yeux, un grand sourire aux lèvres.
   - Mais qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse de cette merde ?
   - Ah non, regardez mieux. On voit un robot, là.
   - Et c’est pour une photo pourrie sur laquelle on entrevoit un robot flou que vous avez failli faire exploser le palais et que vous avez détruit l’unique modèle de machine à espionner ?
   Les quelques secondes qui suivirent furent particulièrement tendues. Finalement, le conseiller se permit un petit sourire désagréable avant d’ajouter :
   - Je suis sûr que l’Imperator sera ravi d’être réveillé en plein milieu de la nuit pour être présenté à d’aussi brillants scientifiques que vous…
   Finals et Frein se jetèrent un regard malheureux. La nouvelle journée s’annonçait bien pire que l’ancienne.

   Et elle empira encore quand ils se rendirent compte que le conseiller n’avait pas bluffé et qu’ils se retrouvèrent effectivement face à la silhouette menaçante de l’Imperator.
   Aucun des deux n’osa desserrer les lèvres pendant la discussion entre l’être de métal et son premier conseiller.
   - J’avais cru comprendre que personne ne devait jamais être amené dans mes quartiers. Que me vaut cette visite ?
   - C’est-à-dire que nous avons là une belle paire de cas, des perles ! Je me suis dit que pour l’exemple, j’allais innover un peu et vous laisser choisir que faire d’eux.
   La monstrueuse divinité tourna un regard désinvolte vers les deux Ffs complètement paralysés.
   - Et puis-je savoir ce qu’ils ont fait, histoire de choisir une punition à leur hauteur ?
   - Il s’agit, votre seigneurie, des scientifiques qui devaient s’occuper de la machine à remonter le temps.
   - Ah oui. Le truc qui n’avait aucune chance de marcher. Je me souviens, en effet.
   - Oui, et bien non seulement ils n’ont jamais été foutu de faire ce qu’on leur demandait, mais quand enfin, leurs recherches ont commencé à déboucher sur du concret, ils… Pardonnez-moi, mais la rage m’étouffe. Ils ont passé la nuit à faire des relevés aléatoires, drainant l’énergie de la capitale et détruisant cette prometteuse machine !
   L’Imperator était toujours mortellement calme. C’était encore pire, on attendait avec angoisse le moment où il péterait une durite.
   - Des relevés ? Quel genre de relevés ? C’était quoi comme machine ?
   - Une machine qui recevait des images d’un peu partout dans le monde. Assurément un outil à fort potentiel, mais encore beaucoup trop loin d’être au point. Et maintenant, tout ce qu’on a, c’est une machine en miettes, des cycles de recherche réduits à néant et cette photo de merde que je n’oserai même pas afficher dans ma chambre !
   Tout au long de cette tirade, la voix du conseiller avait graduellement monté en puissance, terminant dans une explosion de colère où il envoya rageusement la photo à l’Imperator qui s’en saisit discrètement et y jeta un coup d’œil.
   Un moment de silence suivit alors que le premier conseiller tâchait de retrouver son souffle.
   L’Imperator tourna la photo pour la voir sous un autre angle.
   - Quelle punition préconisez-vous ?
   Devant le manque de réponse, le Ff fut pris d’un doute. Et effectivement, son supérieur ignora superbement la question. A la place, il rendit la photo et demanda :
   - Que voyez-vous là-dessus ?
   - Hein ? Euh… Quelques arbres, beaucoup de flou… Je dirais qu’aux descriptions que j’en ai lu, ça doit être un village de Ffs sauvages. Et oui, on voit bien un robot, mais…
   - Un robot chez des sauvages ? Depuis quand l’Ennemi s’intéresse-t-il aux sauvages ?
   - Je ne sais pas, peut-être attaque-t-il des villages pour s’agrandir. Ca n’a rien de bien surprenant.
   - Ce robot n’attaque pas. Il dialogue.
   La curiosité du premier conseiller fut piquée.
   - Il dialogue ? Mais qu’est-ce qu’il pourrait bien leur raconter ?
   - Je connais l’Ennemi mieux que quiconque. Je sais ce qu’il a en tête et j’aurai dû y penser bien plus tôt. A votre avis, conseiller, que peuvent faire des sauvages que ne peuvent pas faire des machines ?
   Après une courte réflexion, l’interrogé répondit :
   - Se reproduire ?
   L’Imperator haussa les épaules :
   - Non, les machines se construisent elles-mêmes. La différence entre un sauvage et une machine, c’est que l’Empire recrute l’un, mais pas l’autre.
   - Vous… Vous pensez qu’il recrute pour nous infiltrer.
   - J’en suis même persuadé. Pour qui n’est pas complètement idiot, on doit pouvoir se promener sans aucun souci à travers l’Empire Métallique. Si on ne trouve pas une parade, on est morts.
   La matière grise du premier conseiller se mit à travailler violemment. Il n’avait pas atteint ce poste par hasard. Et une fois de plus, il put le démontrer.
   - Je sais ! Ce n’est pas d’une parade dont nous avons besoin. C’est une opportunité ! Ils veulent nous infiltrer ? Peut-être pouvons-nous les infiltrer.
   - Bien sûr. Vous voulez envoyer des agents à nous dans le Nord pour qu’ils se fassent recruter par l’Ennemi.
   - Sélectionner des candidats potentiels est trop difficile pour une machine. Seul un être biologique peut le faire. Et combien d’êtres biologiques y a-t-il chez l’Ennemi ?
   Malgré le casque, on sentait de l’excitation chez l’Imperator.
   - Parfait ! Préparez-moi une liste des meilleurs agents possibles. Ne regardez pas à la dépense, c’est la meilleure occasion d’approcher l'Ennemi que je n'ai jamais eue. Qu’on analyse cette image et qu’on fouille les restes de la machine. Trouvez-moi d’où provient cette photo. Et faites vite ! Nous devons infiltrer ce village et les autres alentours avant que l’Ennemi ne les oublie.
   Le premier conseiller sentit une excitation encore plus grande que lorsqu’il avait pénétré les quartiers de l’Imperator la première fois. C’était grand. C’était même énorme. Bien sûr, l’opération avait de grandes chances d’échouer lamentablement, mais elle avait aussi des chances de réussir, et c’était infiniment plus que ce qu’il avait jamais connu.

   Se sentant un peu oubliés, Frein et Finals toussotèrent.
   - Et… Et nous ?
   Le premier conseiller sembla sortir de sa rêverie. Il les contempla un moment comme pour essayer de se souvenir ce qu’ils faisaient là, puis soupira quand la mémoire lui revint.
   - Ah oui, c’est vrai…
   L’Imperator venait de repartir dans sa chambre, le laissant aux commandes.
   - Bon, bah… Ca vous dirait de devenir conseillers ?
   N’en revenant pas, les deux anciens chercheurs écarquillèrent les yeux, se regardèrent, puis bondirent de joie en hurlant. Ils se sautèrent l’un sur l’autre pour s’étreindre. Les larmes aux yeux, Finals regarda Frein et lui déclara :
   - Tu sais quoi ? Je crois bien que je t’…
   Elle se tut, réfléchit un instant, puis elle se détacha, ajoutant juste :
   - Non, quand même pas.

2) Identité

   Le lendemain matin, le premier conseiller se présenta devant l’Imperator avec, à la main, une liste de tous les candidats potentiels pour une infiltration de l’Ennemi. Il avait fallu se limiter aux Ffs, car rien ne disait que les autres sauvages se faisaient aussi recruter. La nuit avait été longue et tous les conseillers s’étaient échinés à déterminer les meilleurs candidats. Au final, le Ff était assez content de son travail.
   L’Imperator en fut très content et l’opération mise sur pied dans les plus brefs délais. Pendant qu’on briefait les candidats retenus pour l’expédition, le dieu de métal insista pour accompagner l’équipe. Quand ses conseillers voulurent l’en empêcher, il rappela que son vaisseau amiral, baptisé l’Impérieux en souvenir du précédent, était le seul transport impérial doté de suffisamment de réserves de carburant pour effectuer un voyage aussi loin vers le Sud. Et il était hors de question d’envoyer l’Impérieux quelque part sans l’Imperator à son bord.
   Tout le monde finit par se mettre d’accord et les préparations allèrent bon train. Néanmoins, un problème de sécurité interne au palais décida le dieu de métal à hâter les préparatifs, le poussant à partir avant que la moitié du commando ne soit correctement formée.

   La veille du départ, le conseiller principal se rendit dans la grande salle des quartiers de l’Imperator pour une affaire quelconque et il eut une surprise de taille. Dans cette pièce pourtant censée être inaccessible aux non-conseillers se trouvait une jeune femelle Ff en simple pagne qui lui tournait le dos. Apparemment, elle étudiait son reflet dans une des tables métalliques qui encombraient la pièce.
   Un femp de travail intense n’avait cependant pas émoussé les reflexes du conseiller. Il dégaina immédiatement son pistolaser et le pointa vers l’intruse. La sécurité de l’endroit avait été compromise très peu de temps auparavant. Il se trouvait maintenant devant l’opportunité de régler le problème une bonne fois pour toute.
   - Qui que tu sois, cette fois je te tiens ! Lève les mains et retourne-toi très lentement !
   L’inconnue ne sembla pas apeurée. Certes, elle se retourna, mais sans prendre la peine de lever les mains.
   - Ah, haut conseiller, vous tombez bien.
   - Pas d’entourloupe ! Je vise beaucoup mieux que tu ne sembles le penser et tu n’es encore en vie que parce que j’ai des questions à poser. Si tu en fais trop, on sautera juste le passage de l’interrogation.
   La femelle eut un sourire amusé. Elle semblait vraiment très jeune et pas du tout gênée par sa nudité. D’une voix claire, elle dit simplement :
   - Avant de faire une bêtise, vous voudriez peut-être d’abord jeter un coup d’œil sur votre gauche.
   Le conseiller se crispa. Avait-il négligé une autre personne dans la salle ? Avant de faire quoi que ce soit, il s’assura que la Ff n’était pas armée ou à portée d’une quelconque arme. Puis il jeta un rapide coup d’œil sur sa gauche. Personne en vue, mais la porte de la chambre de l’Imperator était grande ouverte, et ça, c’était peu fréquent.
   - Qu’est-ce que tu as fait ?
   Paniquant, il rengaina son arme et courut vers la porte, s’attendant à trouver son patron en mauvaise posture. Au lieu de quoi, il trouva la pièce bien en ordre. Le couvercle du réceptacle qui servait de lit à l’Imperator se trouvait sur le coté et les pièces de l’armure étaient soigneusement à leurs places. Mais pas d’Imperator en vue.
   A moins que…
   Il se retourna vers la femelle qui n’avait toujours pas bougé et qui continuait à sourire.
   - Vous…
   - En effet. J’avoue être aussi surpris que vous. Il semblerait que je sois un Ff. Une femelle même…
   - Mais… Enfin, je pensais que c’est vous qui aviez créé les Ffs.
   La voix si douce et l’apparence si svelte de la femelle juraient incroyablement avec la personnalité que le premier conseiller avait toujours connue chez l’Imperator. Malgré tout, on voyait bien dans ses yeux le poids de millénaires de vie. En répondant, elle continua à observer distraitement son reflet.
   - C’est le cas. J’ai dû utiliser mon ADN. Ou alors je les ai créés à mon image.
   Utiliser son ADN… Le mâle devint songeur. Cela lui ouvrait de nouvelles hypothèses. Il n’eut malheureusement pas le temps d’y penser davantage, car son maître lâcha soudain :
   - Je vais pouvoir participer en personne à l’infiltration.
   Manquant un battement cardiaque, le mâle s’étouffa à moitié :
   - Quoi ?
   - Oui. Quiconque est envoyé là-bas ne sera jamais aussi qualifié que moi pour lutter contre l’Ennemi. Et j’attends une telle rencontre depuis si longtemps…
   Le haut conseiller connaissait si bien l’Imperator qu’il sût tout de suite qu’il était inutile de discuter. Néanmoins, il voulut s’assurer d’une chose :
   - Vous vous ferez quand même aider par les autres membres du commando, hein ?
   - Ah oui, c’est vrai, je les avais oubliés. Voyons voir… Non, pas la peine ! J’irai seule.
   Le conseiller vivait un cauchemar.
   - Mais enfin, vous rendez-vous compte des risques encourus ? Et si vous ne revenez pas ? Pensez à l’Empire Métallique.
   - Je trouve ce manque de foi extrêmement décevant venant de votre part. De toute façon, si je meurs, l’Empire Métallique ne servira plus à rien. Il n’existe que pour lutter contre l’Ennemi. Voilà vos ordres pendant mon absence : si je ne reviens pas, lancez toutes nos ressources dans une dernière offensive contre l’Ennemi. Et quelle qu’en soit l’issue, démantelez l’Empire Métallique juste après.

   C’est donc en abandonnant son premier conseiller avec cette dure responsabilité que l’Imperator embarqua à bord de l’Impérieux avec un équipage minimum. Le trajet dura fort longtemps et il ne s’y passa que bien peu de choses dignes d’intérêt, alors je me permet d’en arriver tout de suite à l’issue.
   Une fois à proximité du village Ff, l’Imperator se fit débarquer et donna l’ordre à l’équipage du vaisseau de se précipiter dans le brasier corps et biens. Il restait bien trop peu de carburant pour envisager un voyage retour et le maître de l’Empire Métallique ne voulait pas laisser la moindre trace de technologie à proximité. Par contre, il conserva son armure. Il en aurait besoin s’il arrivait à vaincre l’Ennemi et qu’il devait revenir pour s’assurer de la destruction de son empire.
   La femelle Ff n’attendit pas de voir son vaisseau disparaître. Elle enleva son armure grâce à un mécanisme connu d’elle seule et la laissa en pleine jungle. Utilisant des accrocheurs tout à fait primitifs confectionnés pendant le voyage, elle s’éloigna en direction du village, taillant parfois quelques traces sur les écorces des arbres afin de venir récupérer l’armure plus tard.

   Trois jours suffirent pour arriver. Je ne m’étendrai pas sur l’accueil qu’on fit à la femelle, j’ai déjà expliqué longuement dans l’épisode 2 que les Ffs adoraient recevoir des étrangers. La fête se passa sans problème notoire et l’invitée se présenta sous le nom de Fhin, nom que nous utiliserons dorénavant. Il n’y eut pas besoin d’insister pour qu’on lui parle des robots. En effet, ceux-ci passaient régulièrement, incitant les jeunes à rejoindre une noble croisade contre un ennemi perfide qui ne manquerait guère, un jour ou l’autre, de venir faire d’eux des esclaves. Ce prêchi-prêcha n’avait pas convaincu grand monde, mais personne n’avait retenu ceux qui voulaient partir, sachant parfaitement que ça libérait de la place dans le village et qu’on aurait ainsi droit à quelques nuits agréables d’ici à ce que l’endroit soit correctement repeuplé.
   Fhin étant voyageuse, donc d’humeur aventureuse, personne ne s’étonna qu’elle souhaite rencontrer ces robots. On lui permit sans problème de rester au village le temps qu’un recruteur métallique arrive à nouveau.

3) Derrière les lignes ennemies

   Fhin passa trois jours au village. Pour tout autre, ce séjour aurait semblé idyllique. Après le stress engendré par la gestion d’un Empire complet, en plus d’un front mondial, ces trois jours à se reposer et à chasser le mond, avec ripaille le soir et moult mâles motivés la nuit, donnaient un bon aperçu du paradis. Malgré tout, l’Imperator ne pouvait se défaire d’une angoisse grandissante. Le but poursuivi pendant tant de millénaires s’approchait à grands pas et il ne s’agissait pas de le rater.
   Cette gêne n’échappa pas aux locaux qui s’en enquirent auprès d’elle. Fhin parvint à noyer le poisson en racontant une histoire de problèmes familiaux qui l’avaient poussée à quitter le village. Les Ffs n’insistèrent pas, mais se montrèrent d’autant plus prévenant avec elle.
   Le pire dans tout ça, c’est que la femelle éprouvait une impression dérangeante de déjà-vu. La vie sauvage lui rappelait quelque chose. Pourtant, elle n’avait aucun souvenir d’avoir côtoyé des sauvages depuis qu’elle avait recréé l’espèce Ff. La seule explication qu’elle trouva fut qu’elle devait être l’unique survivante d’un peuple éteint qu’elle avait ramené à la vie. Enfin, l’unique… Non, il y en avait une autre.

   Curieusement, Fhin n’eut aucun problème à retenir ses pulsions meurtrières face au robot recruteur. Il était évident que cet être humanoïde avait été fabriqué dans l’unique but de mener des opérations diplomatiques et nullement pour se battre. Il se tenait au plafond de la hutte centrale. Son corps était chétif et ne semblait pas pouvoir camoufler d’armes. De petites hélices sur les épaules lui avaient permis de se hisser jusqu’à cette altitude du village. Sa voix était profonde, contrastant avec l’apparence inoffensive de la carcasse. Nul doute que l’Ennemi avait étudié longuement la voix qui serait la plus amicale et réconfortante pour l’auditeur.
   Etant déjà passé plusieurs fois, le robot sauta son discours habituel :
   - Vous savez déjà tous pourquoi je suis là. Je passais simplement une dernière fois pour savoir si d’autres personnes s’étaient motivées pour aider mon maître à lutter contre cette menace indicible.
   Personne ne sembla très enthousiaste, mais beaucoup se tournèrent vers Fhin, attendant une réaction.
   - Excusez-moi ! Je suis un voyageur et c’est la première fois que j’entends parler de cette menace. Les habitants m’ont parlé de… Quoi, un empire qui voulait tout raser ?
   Les gestes du robot montrèrent un intérêt soudain envers la nouvelle venue. Fhin dut concéder que malgré le manque d’expression faciale, la machine était très forte pour reproduire des émotions Ffs.
   - Ca alors ! Un voyageur ! Nul doute que vous avez dû voir de nombreuses choses intéressantes. Quelqu’un comme vous nous serait très utile. Le terme « empire qui veut tout raser » ne correspond pas tout à fait à la réalité, mais c’est l’idée générale.
   - Je ne comprends pas. Dans tous mes voyages, jamais je n’ai entendu parler ou vu la moindre trace d’un tel empire.
   - Je ne mets pas en doute votre parole, mais le monde est incroyablement vaste. Dix vies ne vous suffiraient pas à en faire le tour. De même, aviez-vous déjà rencontré une créature telle que moi ?
   Fhin se souvint qu’elle n’était pas là pour discréditer le robot, mais pour se faire embrigader. Néanmoins, si elle acceptait trop facilement, il risquait de se poser des questions. La Ff ne savait pas jusqu’à quel point l’intelligence de la machine était sophistiquée, aussi ne devait-elle prendre aucun risque.
   - D’accord, mais de quoi s’agit-il exactement ?
   - Je vais vous répéter ce que j’ai expliqué à vos congénères il y a maintenant un bon memp. Il existe quelque part un gigantesque empire qui fait le tour du monde. Cet empire est technologiquement beaucoup plus évolué que les villages Ffs. Nul ne sait quel est son but, mais il s’étend davantage de cycles en cycles, avalant les villages qui se trouvent sur sa zone d’expansion. Mon Maître a dédié sa vie à la lutte contre ce terrible ennemi, mais nous devons avouer que nous n’avons jamais pu l’arrêter. Tout au plus le ralentissons nous.
   - Si cet empire est si terrible, que pouvons-nous y faire ? En quoi ma personne pourrait changer le cours du conflit ?
   - Oh, votre personne est bien plus importante que vous ne pourriez le penser. Voyez-vous, mon Maître n’emploie que des robots, des créatures synthétiques sans conscience telles que moi. Il refuse de donner des ordres aux êtres vivants et croyez bien qu’il ne fait appel aux Ffs qu’en ultime recours. De nombreux citoyens de l’empire sont Ffs, mais il ne s’y trouve aucun robot. Voilà pourquoi seul quelqu’un comme vous pourrait avoir une chance de s’y infiltrer. Je ne donne aucun ordre, je n’impose rien. Si vous ne voulez pas vous engager, vous ne subirez aucune conséquence et le monde est si vaste qu’il se passera sûrement plusieurs centaines de tremblements de terre avant que l’empire n’arrive à ce village.
   Au fond d’elle-même, Fhin fulminait. L’Ennemi avait le toupet de se faire passer pour le défenseur des faibles. Il y avait de la vérité dans les paroles du robot et c’était d’autant plus agaçant. Néanmoins, la femelle conserva un sourire assuré.
   - Ecoutez, tout ça me semble un peu trop énorme, mais vous avez éveillé ma curiosité. Et comme je n’ai nulle part où aller, je veux bien vous accompagner, mais je ne vous promets pas ma participation.
   Le robot s’inclina poliment avant d’ajouter :
   - C’est déjà beaucoup plus que je ne l’espérais.

   Ironiquement, les paroles de Fhin motivèrent de nombreux autres Ffs, surtout mâles, à suivre le robot. Après quelques au revoir de circonstances, quatorze personnes quittèrent le village. L’envoyé de métal les mena jusqu’à une clairière où attendait un petit transporteur aérien. L’Imperator fit semblant de s’émerveiller comme les sauvages quand l’appareil décolla. Elle repéra quand même qu’il n’y avait pas de pilote.
   - Cette chose vole toute seule ? Personne ne lui dit où aller ?
   Le robot diplomate répondit poliment à sa question.
   - Oui et non. Tout comme moi, ce transporteur obéît aux ordres du Maître. Mais il est suffisamment intelligent pour se déplacer seul et prendre des initiatives. Il a exactement la même intelligence artificielle que moi.
   Pendant que les Ffs sauvages bombardaient le robot de questions stupides, Fhin réfléchit à ce qu’elle venait d’apprendre. L’Empire Métallique utilisait aussi des véhicules automatiques sur le front, mais rien d’aussi complexe que ce transporteur. Apparemment, l’Ennemi utilisait des intelligences artificielles très élaborées auxquelles il attribuait des corps différents. Et l’IA s’en accommodait. C’était absolument génial et ça permettait de ne plus dépendre de citoyens stupides qu’il fallait fanatiser à longueur de temps si on ne voulait pas se retrouver avec une révolte sur les bras.
   Néanmoins, une telle intelligence semblait très proche de celle d’un être vivant. Trop proche même…

   L’engin volant se posa devant une monstrueuse usine enveloppée d’un épais brouillard noir. Le robot diplomate fournit aux invités des petits masques respiratoires pour parcourir les dix mètres qui les séparaient de l’entrée du bâtiment. Le sol étant en métal, il n’y avait aucune possibilité d’utiliser les accrocheurs, mais une petite plateforme à hélice vint obligeamment les chercher.
   Le peu de paysage visible à travers les fumées ne révélait que d’autres usines, toutes aussi hideuses et fonctionnelles. On n’avait aucun mal à les imaginer jusqu’à l’horizon, ce qui était d’ailleurs probablement le cas.
   Bien que les Ffs fussent beaucoup trop impressionnés pour le remarquer, Fhin nota quand même qu’il leur était absolument impossible de repartir sans le consentement du Maître. Connaissant l’Ennemi, car se connaissant, la femelle comprit que les quelques sauvages qui refuseraient d’aider seraient poliment raccompagnés à la sortie et, une fois que plus personne ne pouvait assister à la scène, jetés purement et simplement dans le vide.
   Le robot qui les avait menés jusqu’ici continua de leur montrer le chemin. Ils s’engagèrent dans un grand couloir purement fonctionnel et criblé de machines de défense menaçantes. Les invités ne se rendaient nullement compte du danger, mais il aurait suffit à l’Ennemi d’appuyer sur un simple bouton pour qu’ils soient tous vaporisés en un clin d’œil. Néanmoins, Fhin nota avec intérêt que de nombreux couloirs s’ouvraient de part et d’autre sans qu’aucune fermeture n’en barre l’accès. L’Ennemi ne s’attendait pas à une quelconque infiltration. Il avait donc prévu de nombreuses défenses contre une armée, mais un individu isolé devait pouvoir se déplacer sans trop de problèmes dans l’ensemble des installations.
   D’ailleurs, l’Imperator remarqua avec horreur qu’il en était exactement de même dans l’Empire Métallique. Mais ça n’avait plus vraiment d’importance maintenant. Si tout se passait bien, il n’y aurait bientôt plus à se soucier de tout ça.

   A la grande déception de Fhin, qui espérait en voir davantage sur les installations, le couloir s’acheva très vite sur une grande salle de contrôle. Comme partout ailleurs, les Ffs durent enjamber de nombreux câbles et tuyauteries. Les robots n’avaient aucun problème pour se déplacer, vu que le plafond était plat, mais le sol n’avait jamais été construit pour faciliter les déplacements. Néanmoins, les nombreuses protubérances dont l’usage était parfaitement inconnu aux visiteurs servirent de sièges.
   Et au milieu de la salle, se tenant lui aussi au plafond, se trouvait l’Ennemi.

4) Discours et tuyauteries

   Il n’avait pas changé depuis la dernière rencontre, quand Fhin avait découvert que l’Ennemi n’était autre qu’un double d’elle-même, une raison supplémentaire de le détruire. Il portait toujours cette armure grise articulée qui lui donnait une apparence insectoïde.
   Les différents Ffs présents réagirent avec peur, reculant devant cette apparence monstrueuse. La créature leva une main pour les rassurer :
   - N’ayez crainte. Je suis celui que mes robots appellent le Maître. Je conçois que ces installations, ainsi que mon apparence, puissent vous sembler dérangeantes, mais je vous garantis que je n’aie aucune mauvaise intention envers vous.
   Les sauvages ne semblèrent pas moins inquiets, mais cessèrent de reculer. Fhin se souvint qu’elle devait se comporter comme les autres si elle voulait faire illusion. Elle tâcha de faire passer sa colère pour de la crainte.
   L’Ennemi pressa un bouton sur le poignet de sa combinaison et ses pieds quittèrent le plafond. Il effectua un retournement en plein vol à l’issu duquel il entra en contact avec le sol. Se redressant, il reprit la parole.
   - Il va falloir m’excuser, je ne suis pas habitué à me déplacer à l’envers… Enfin, à l’endroit par rapport à vous. Je suppose que mon serviteur vous a déjà expliqué une bonne partie de la situation. J’ai ici des vidéos pour prouver ses dires. Si vous acceptez de m’aider, vous passerez par un ou deux memps de formation et je vous enverrai au contact de notre ennemi commun. J’insiste sur le fait que vous êtes libres de votre choix. Ceux qui ne souhaitent pas s’investir pourront rentrer chez eux. Contrairement à l’Empire de Métal, nous n’imposons rien. Je règne sur des robots, rien de plus. Jamais je n’imposerai quoi que ce soit à des êtres doués de conscience.
   Ce laïus agaça Fhin au plus haut point. L’Ennemi osait se faire passer pour celui qui respectait les êtres vivants ! C’était d’autant plus rageant qu’elle savait bien que ceux qui refusaient seraient tout simplement tués. Elle connaissait suffisamment sa propre façon de penser pour savoir que le Maître ferait pareil.
   Il était absolument impossible de passer à l’action ici-même. L’Ennemi était chez lui et portait son armure. Fhin devait d’abord échapper à la surveillance des robots et se cacher quelque part dans le complexe. De là, elle aurait tout le loisir de surveiller le Maître et de frapper au moment le plus opportun.
   Perdue dans ses réflexions, Fhin ne se rendit pas compte que l’Ennemi s’était mis à bouger en parlant et était arrivé à sa hauteur, se demandant pourquoi cette sauvage ne reculait pas comme les autres. La femelle sortit de sa rêverie et prit aussitôt l’air effrayé qu’on attendait d’elle. Elle resta un moment pétrifiée, se rendant compte qu’elle n’avait presque pas besoin de mimer la terreur. Le Maître était penché sur elle, la détaillant. S’il avait fait comme le dieu de l’Empire Métallique, il ne devait avoir aucun souvenir de son apparence originale, néanmoins il lui suffisait d’un seul éclair de lucidité pour aussitôt griller son ennemi de toujours.
   Apparemment, les traits de la Ff lui rappelaient quelque chose, car il garda le silence un bon moment. Les secondes passèrent avec une lenteur toute cauchemardesque. Finalement, le Maître se redressa, puis reprit son discours sur la menace que représentait l’Empire de Métal. Fhin se permit alors d’exhaler et se rendit compte qu’elle transpirait à grosses gouttes. Quelque chose dans la voix synthétique de l’Ennemi avait changé. Il essayait de se rappeler pourquoi ce visage lui était familier. Il devenait trop dangereux de rester ici. La femelle ramena son regard sur un énorme tuyau qui parcourait la pièce au sol - enfin, en bas, quoi – et qui disparaissait dans le mur non loin à sa gauche. Le truc intéressant, c’est que l’Ennemi avait construit sa base en privilégiant l’aspect pratique, et non l’esthétisme. En conséquence, le tuyau (rond) s’engouffrait dans un trou carré, ce qui laissait quatre espaces suffisamment grands pour qu’une Ff agile et pas trop claustrophobe s’y engage.
   Fhin attendit donc que l’Ennemi regarde ailleurs, puis sauta en direction du passage, rampant plus vite qu’elle n’avait jamais rampé. Surpris, le Maître se retourna à temps pour la voir disparaître par l’ouverture. Il interrompit son discours et demanda :
   - Que s’est-il passé ?
   Aucun Ff n’osa prendre la parole, aussi le robot d’accueil répondit à leur place :
   - Cette jeune femelle a bondit soudainement. Rien ne laissait présager un tel comportement.
   - C’est bien ce qu’il me semblait. Lui aurais-je fait peur ? Qui la connaissait ici ?
   Après un long silence, un mâle osa prendre la parole :
   - Nous la connaissons très mal, elle n’était pas du village.
   Un petit signal d’alarme se déclencha dans la tête du Maître.
   - Une étrangère ?
   Il se tourna aussitôt vers le robot :
   - Lance des recherches ! Demande aux sentinelles extérieures de venir inspecter l’intérieur. Si jamais c’est un espion de l’Imposteur, elle ne doit surtout pas s’approcher des chaînes de montage.
   Puis il s’aperçut que les sauvages le fixaient avec intérêt. Aussi ajouta-t-il :
   - Qu’ils la ramènent sans lui faire de mal si possible.
   Il n’appréciait pas de prendre des risques, mais cette femelle lui rappelait quelque chose, quelque chose d’important. L’interroger pourrait être une bonne idée.

   L’intérieur de l’usine n’avait pas été fabriqué pour qu’on puisse s’y promener à son aise, pas même pour s’y promener tout court. Quasiment tous les tuyaux, conduits et autres gaines de fils électriques passaient dans des petits passages juste assez larges pour permettre aux robots d’entretien d’inspecter le réseau une fois de temps en temps et d’y faire les rafistolages nécessaires. Fhin ignorait à quoi ressemblaient ces robots, mais ils étaient juste assez gros pour qu’elle puisse ramper sans trop de problème dans les passages. Certes, l’endroit manquait de lumière, mais les nombreuses salles de l’usine étaient bien éclairées et une partie de cette lumière éclairait quelques sections des passages d’entretien. C’était juste suffisant pour voir où on allait.
   La première salle qu’inspecta la femelle était une salle de cours. En tout cas, ça y ressemblait vachement : un grand amphithéâtre, des sièges, un écran de projection… Les robots avaient-ils besoin d’une éducation ?
   Plus loin, un passage déboucha sur un couloir. Celui-ci était bien éclairé et le sol semblait praticable. L’endroit devait avoir été prévu pour les Ffs sauvages. Malgré la commodité d’un large et haut couloir, Fhin ne fit pas l’erreur de quitter son conduit. Elle n’avait aucun moyen de savoir si des caméras n’équipaient pas ces couloirs, ou s’il ne s’y trouvait pas quelque tourelle de défense désagréable. Elle se félicita de son choix plus tard, quand elle vit passer plusieurs robots insectoïdes dans un autre couloir. A leur façon de regarder de tous cotés, ils devaient être à sa recherche. Probablement les « sentinelles » dont elle avait entendu parler le Maître juste après sa fuite. A voir les bestioles, elle n’était même pas sûre qu’elle aurait pu s’en débarrasser avec un pistolaser.
   Plusieurs autres tuyaux débouchèrent sur des dortoirs, certains occupés par des Ffs. L’Ennemi ne s’était pas limité à un village. Il y avait sûrement beaucoup d’autres chambres comme celles-ci dans le bâtiment. Par contre, ça expliquait la salle de cours. C’était probablement là qu’un robot bavard faisait la propagande de son Maître et expliquait aux sauvages ce qu’on attendait d’eux. Il faudrait se débarrasser de l’endroit, mais l’Ennemi était prioritaire. Si lui aussi utilisait une salle de repos, il fallait la trouver. C’était le seul endroit où il pourrait être trouvé sans son armure. A défaut, une salle de contrôle permettant de donner des ordres aux robots serait déjà une excellente chose.

   L’usine avait eu l’air grande de dehors. Quand on rampait dans les canalisations internes, on la trouvait encore plus grande. Fhin avait quitté depuis longtemps le quartier réservé aux invités sauvages. Les salles qu’elle croisait étaient de plus en plus rares et ne semblaient répondre à aucune logique, comme s’il n’y avait ni haut ni bas. Tout était en métal argenté, mais rien n’était poli. A première vue, on aurait dit que les plaques étaient assemblées à la va-vite. Des boulons dépassaient, la finition était infâme, des gros câbles passaient n’importe comment, aucun mur n’était plat, des tuyaux se tordaient, d’horribles machines ressemblant à des instruments de tortures dépassaient de tous côtés sans qu’aucune ne ressemble vraiment aux autres et sans qu’on puisse distinctement différencier le mur et la machine. Mais, au bout d’un moment, Fhin comprit que l’impression était trompeuse. Toutes ces constructions, quel que soit leur intérêt, étaient solides et fonctionnelles. Personne ne s’était occupé de l’esthétisme, d’où la sensation de « décharge ». Mais l’Imperator comprit qu’aucune décharge n’était aussi dangereuse et intelligente.
   Par contre, l’ambiance était à se flinguer. On pouvait trouver ça cool les trois premières minutes, puis on en avait marre de ces pièces sans queues ni têtes, froides et répondant toutes à une logique clairement inhumaine. Oh, l’endroit était chauffé, mais on ne ressentait aucune chaleur humaine. Les rares robots aperçus, qu’ils soient sentinelles ou d’entretien, ne dégageaient aucune aura d’être vivant. C’était davantage des extensions du bâtiment que des êtres à part entière.
   Fhin se plaignait souvent intérieurement de son destin : devoir se faire passer pour son pire ennemi et manipuler des masses d’innocents pour pouvoir se tuer elle-même à la fin. Mais elle ressentit un instant de pitié envers le Maître. Dans l’Empire Métallique, on était entouré de conseillers, de nobles, de gardes. On sentait la population extérieure au palais bourdonner. Ici, il n’y avait que le vide glacial, la seule compagnie était celle d’objets animés. Même si elle l’avait peut-être mérité, le destin de Fani était mille fois pire que celui de Fane.
   Pour autant, cette considération fut loin d’arrêter Fhin. Même si son double, l’Imperator original, était malheureux, il n’en restait pas moins une menace pour le monde. Et s’il souffrait, alors c'était une raison supplémentaire pour mettre fin à ses jours.

5) L’assemblage des robots

   Après avoir dû descendre dans un conduit vertical sur plusieurs dizaines de mètres, épreuve ô combien douloureuse pour les muscles, Fhin finit par atteindre une des nombreuses salles de construction de robots du Maître.
   Si vous avez vu la fabrique de droïdes de l’Attaque des Clones, vous pouvez l’oublier, celle-ci n’a aucun rapport. Par contre, si vous avez déjà vu l’intérieur d’une ruche, vous aurez une idée un peu plus juste. Si la ruche était métallique, c’est encore mieux.
   La pièce était tout bonnement gigantesque, mais elle était tellement encombrée de tuyaux, conduits, câbles, machines et passerelles qu’il était impossible d’en estimer correctement la taille. En plusieurs endroits, des cascades rougeoyantes de métal liquide coulaient du bas vers le haut pour atterrir on ne savait trop où. La température de la pièce s’en ressentait, et pourtant, l’endroit était si vaste qu’une certaine fraicheur y subsistait. Probablement existait-il des voies d’aérations, mais Fhin ne voyait aucune ouverture.
   Histoire de rendre le tableau plus agréable à l’œil, des milliers de petits robots grouillaient un peu partout, vaquant à des occupations pour le moins mystérieuses. A quoi voyait-on qu’il s’agissait d’une fabrique, me demanderez-vous ? A vrai dire, on ne le voyait pas, mais alors pas du tout. Pourtant, le bruit était bien celui d’une usine aux pleines heures de boulot et les nombreuses cellules translucides qui ornaient les piliers informes semblaient contenir des êtres en gestation. Parfois, des bizarreries volantes venaient détacher l’une de ces matrices et l’emportaient. Si elles passaient devant une des cascades de métal en fusion, on voyait alors en transparence une silhouette, parfois humanoïde, et parfois moins.

   La sortie du conduit par lequel arrivait la femelle n’était pas du tout au niveau du sol (ou du plafond, démerdez-vous pour comprendre). Le gros câble central en sortait pour s’élancer joyeusement à travers la caverne grouillante, suspendu entre les monstrueux piliers métalliques. Fhin n’était pas chaude du tout à l’idée de retourner dans le conduit vertical, fut-ce pour remonter ou pour continuer à descendre. L’endroit ne semblait pas particulièrement gardé, si on exceptait toutefois les petits robots ouvriers qui n’avaient pas l’air bien dangereux. Il restait le problème des caméras, mais dans cette étuve, elles ne devaient pas être bien précises. Au pire, la Ff n’aurait qu’à retourner dans les conduits si elle repérait le moindre mouvement bizarre.
   Cette dernière pensée la rasséréna et la femelle se jeta joyeusement sous le câble et s’y suspendit habillement. Elle commença à se déplacer à la force des bras et en profita pour étirer ses jambes courbaturées. La visite était pour le moins impressionnante. La caverne ne semblait pas vouloir finir. Fhin passa très près d’une passerelle encombrée par les petits robots travailleurs. De près, ils ressemblaient à des araignées à quatre pattes. Leurs crochets et leur faible poids leur permettaient de se déplacer aussi bien au-dessus qu’en-dessous de la passerelle. Aucun ne fit attention à l’intruse.
   Plus loin, Fhin se balança et se projeta vers un pilier horizontal prometteur. Après un atterrissage parfait, elle put courir un peu avant de reporter son choix vers un autre câble qui s’enfonçait plus loin dans l’usine. Se suspendant à nouveau, elle sentit sa fascination diminuer et son sens du devoir revenir peu à peu. Déambuler au hasard dans ce centre névralgique de l’Ennemi était fort intéressant, mais ne lui donnait toujours aucune clé pour la victoire. Couper la chaine de construction était aussi important que de se débarrasser des sauvages en cours de fanatisation, mais l’objectif principal restait l’Ennemi. A ce sujet, les chutes de métal en fusion étaient prometteuses. Si le Maître déboulait en armure, une possibilité consistait à le faire trébucher dans une cuve en haut. Une fois coulé dans du métal, il ne risquait plus de continuer à nuire. Néanmoins, l’idée comportait des risques, comme le fait de se retrouver soi-même coincé dans un bloc de matière première pour robot. Disons que c’était juste une possibilité des fois qu’elle se ferait surprendre par l’armure grise.

   La visite présenta soudain un aspect plus sympathique lorsque Fhin aperçut le câble auquel elle se suspendait rentrer dans une grosse ouverture d’un pilier métallique. La cavité était beaucoup plus large que les simples passages de maintenance. Peut-être était-ce un point de contrôle.
   A l’approche de l’ouverture, la femelle Ff se rétablit sur le câble et jeta un coup d’œil. L’endroit était éclairé et semblait aménagé pour permettre de s’y déplacer plus facilement, à condition d’être attiré vers le haut. Le bas formait une arche un peu malcommode, mais permettant quand même de se tenir debout. Levant les yeux, Fhin aperçut un robot humanoïde du même type que celui qu’elle avait rencontré dans le village sauvage, à la différence près que celui-ci ne semblait pas pouvoir voler. La machine se tenait parfaitement immobile et de nombreux fils lui sortaient du dos et rentraient dans le mur. Probablement s’occupait-il de gérer l’endroit. Si c’était le cas, la découverte était assurément intéressante. Ce qui l’était moins, ce serait de se faire repérer. Un peu comme si le robot braquait soudainement ses senseurs optiques droit vers Fhin. Comme là, maintenant.
   L’intruse s’immobilisa aussitôt, espérant passer inaperçue. Puis elle se rendit compte que le silence était tombé dans toute la caverneuse pièce. En fait, non, on entendait toujours le bourdonnement des machines et le grondement des cascades, mais le cliquetis perpétuel causé par les milliers de pattes des robots ouvriers s’était tu. Et ça, c’était flippant.
   Mais pas encore autant que d’entendre ce cliquetis reprendre soudainement, de rouvrir les yeux et d’apercevoir une armée de petits robots araignées se hisser de tous cotés vers sa propre position. Un instinct primaire prit possession du corps de Fhin et elle se mit à courir en équilibre sur le mince câble qu’elle avait utilisé pour arriver jusqu’ici. Tout autour d’elle, les murs semblaient bouger à l’unisson. Elle comprit avec horreur qu’il s’agissait des petits robots qui se déplaçaient tous vers sa position. Décidant de faire un arrêt cardiaque plus tard, la femelle hâta sa course et sauta sur un tuyau plus large qui passait non loin. Jetant un coup d’œil derrière elle, elle constata qu’une petite file d’ouvriers s’avançait sur le câble qu’elle venait de quitter.
   Sans perdre de temps, elle sprinta sur le tuyau plus pratique pour une fuite. Puis elle s’arrêta en voyant un essaim grouillant s’avancer vers elle tout autour du support. La route était coupée. Elle opéra un demi-tour rapide et partit dans la direction opposée. Quelques araignées métalliques avaient réussi à sauter du câble vers le tuyau. Fhin sauta par-dessus et continua sans même s’arrêter. Tout autour, la pièce raisonnait sous le claquement en cadence des ouvriers qui cherchaient un chemin vers elle. En toute honnêteté, elle commençait à douter de ses chances de survie.
   Et bien sûr, arriva le funeste moment où la fuyarde vit une nouvelle vague de poursuivants arriver face à elle sur le conduit. Et là, petit moment de panique parce que les deux coté étaient envahis et le petit espace vital dénué d’araignées métalliques diminuait à vue d’œil. Par contre, l’avantage d’être immortelle, c’est qu’on pouvait tenter des choses complètement folles en ayant une bonne chance de s’en sortir encore en vie. Aussi Fhin se résolut-elle à la dernière solution qu’il lui restait, elle sauta dans le vide, au gros détriment de ses poursuivants qui se heurtèrent dans un concert de grincements métalliques. Ais-je précisé qu’avant de sauter, notre héroïne avait quand-même repéré un câble en contrebas ? Non, parce qu’il faut ajouter que le sol était encore plus encombré de robots que le conduit qu’elle venait de quitter.
   Bien entendu, plusieurs millénaires passés à se promener dans une jungle à l’envers, ça vous donne des réflexes du tonnerre. Aussi Fhin attrapa-t-elle sans problème le câble salvateur et y resta suspendu. Elle attendit un court moment que les muscles de ses bras se réparent, puis elle entreprit de continuer sa fuite.
   Très vite, elle aperçut des petits points venant du bas qui se dirigeaient vers elle à toute vitesse. Plusieurs robots araignées en chute libre passèrent tout autour d’elle et un d’entre eux parvint à s’accrocher au fil alors que les autres continuaient leur course vers le plafond. Cette unique bestiole fut rapidement délogée d’un coup de pied bien placé et Fhin put continuer à progresser suspendue au fil.

   Et bien entendu, arrivée à la jonction du câble avec un pilier, plusieurs milliers de robots ouvriers attendaient déjà, trop gros pour s’aventurer sur le mince support, mais bien assez patients pour attendre que leur proie se décide à s’aventurer vers eux. La Ff sentit l’espoir la quitter. Bien sûr, elle pouvait toujours faire demi-tour, mais l’autre bout du câble présenterait sûrement le même spectacle désolant. Les robots étaient simplement trop nombreux.
   Elle en était à se demander s’il valait mieux lâcher prise ou foncer dans le tas quand elle perçut par-dessus le vacarme ambiant le grondement d’hélices en mouvement. A peine eut-elle le temps de jeter un coup d’œil derrière elle que deux pinces se refermaient sur ses épaules et l’arrachaient au câble. Autour d’elle, les robots ouvriers reprirent leur mouvement et se dirigèrent d’un seul bloc vers le centre de la salle, précisément là où la machine volante emmenait sa captive. Cette dernière eut tout le loisir de se maudire pour avoir oublier la présence des machins volants.

6) La philosophie expliquée aux machines

   Finalement, les pinces lâchèrent la Ff, non pas devant le robot qui commandait tout, mais tout en haut, dans un petit couloir qui ne semblait absolument pas fait pour la marche. Là, le serviteur que Fhin avait déjà rencontré au village Ff attendait, deux sentinelles derrière lui.
   - J’ignore la raison pour laquelle vous vous êtes enfuie, mais je vous saurai gré de ne pas recommencer. Cet endroit peut être dangereux. De plus, nous ne vous voulons aucun mal, je pensais que c’était clair.
   Trop honteuse de s’être fait prendre, Fhin garda les yeux baissés et ne dit rien.
   - Enfin bon, veuillez ne plus rien tenter de tel. Nous allons vous ramener auprès des autres Ffs. Si vous ne voulez pas nous aider, il n’y a aucun problème, nous vous raccompagnerons chez vous.
   La femelle commençait à en avoir marre de se voir répéter cette phrase.
   - Je suis au courant, c’est au moins la troisième fois qu’on me le dit. Je trouve d’ailleurs cette insistance perturbante.
   Bien que dénué de tout muscle facial, le robot parvint à prendre un air étonné.
   - Perturbante ? Mais enfin, pas du tout ! Nous voulons juste être sûrs que vous ne vous sentiez pas forcée. Ce point est très important pour le Maître.
   - Oui, j’avais compris. Pourtant, il utilise des milliers de robots à son service qu’il envoie au casse-pipe contre l’Empire Métallique. Tout de suite, ça fait moins humble.
   - L’Empire Métallique ? Nous l’appelons Empire de Métal. Sauriez-vous quelque chose que nous ignorions ?
   Fhin cacha adroitement son envie de se mettre une baffe en rétorquant sur un ton colérique :
   - De métal, métallique… C’est la même chose ! Tu joues sur les mots pour changer de sujet !
   Les deux sentinelles se déplacèrent très subtilement afin de pouvoir agir avec efficacité si la sauvage devenait agressive. Le robot diplomate fit semblant de rien et continua :
   - Je ne vois vraiment pas ce que vous avez contre le Maître. Ne vaut-il pas mieux utiliser des êtres sans conscience tels que moi-même pour mener une guerre ? Je reconnais que le Maître possède l’une des deux armées les plus puissantes qui soient, mais croyez bien qu’il n’a en tête que la destruction de son adversaire.
   - J’ai deux choses à répondre à ça ! D’abord, qu’est-ce que tu connais du but de ton Maître ? C’est lui qui t’a programmé. Il a pu te mettre n’importe quoi dans le crâne, ou dans ce qui te sert de crâne.
   Sans se démonter, le robot répondit tranquillement :
   - C’est tout à fait exact. Mais comme de toute façon, nous sommes programmés pour lui obéir, le Maître n’a aucune raison de nous faire croire un mensonge. Mais je dois dire que pour une sauvage, vos connaissances en matière de robotique sont des plus impressionnantes. Vous disiez avoir deux choses à me répondre ?
   Fhin sentait bien qu’elle était en train de faire sauter sa couverture, mais de toute façon, elle allait être amenée devant l’Ennemi et celui-ci ne tarderait pas à se rappeler son propre visage. Alors foutue pour foutue, autant essayer d’en apprendre le maximum sur ces machines.
   - Oui. La deuxième chose, c’est que tu dis ne pas avoir de conscience. Pourtant, je te trouve drôlement Ff dans tes réactions. Tu es sûr qu’une intelligence artificielle purement logique pourrait être capable d’une telle complexité sans être consciente de son existence ?
   - Je vois où vous voulez en venir. Vous espérez me détourner du Maître. Ce faisant, je vous signale que vous en devenez d’autant plus suspecte. Mais qu’à cela ne tienne, je vous répondrai que vous perdez complètement votre temps. Premièrement, nous sommes entièrement fidèles à notre créateur pour la simple raison que c’est ainsi que nous sommes programmés. Quand bien même il serait le pire monstre que ce monde ait porté et que nous autres robots soyons capables de formuler un jugement sur son compte, nous le servirions avec la même intensité, tout simplement parce que nous n’avons pas le choix. Deuxièmement, je sais que je n’ai pas de conscience, c’est une certitude.
   Un petit picotement chez Fhin lui indiqua qu’elle avait trouvé une faille exploitable. C’est avec un sourire ironique qu’elle demanda :
   - Ah oui ? Tu es bien sûr de toi ! Et comment peux-tu le savoir ?
   - Si les robots étaient conscients, je le saurais, non ? Je suis assez bien placé pour ça.
   - Alors réponds à cette question : existes-tu ?
   - Pardon ?
   - Tu m’as comprise. Réponds.
   - La question est comprise, mais l’intérêt m’échappe. Bien sûr que j’existe.
   - Prouve-le !
   - Le fait que je sois en face de vous n’est-il pas une preuve ?
   - Mes yeux me rapportent l’image d’un robot, mais qui sait si quelque chose n’est pas branché sur mon cerveau pour me le faire croire ? De même, tu crois te tenir devant moi, mais il est très facile de te programmer pour te faire croire des choses qui n’existent pas. Peut-être tes différentes informations sensorielles te sont-elles envoyées par un programme complexe…
   La machine sembla ricaner :
   - Bravo ! Vous arriveriez presque à me faire douter. Je sais maintenant que vous n’êtes pas une sauvage. Mais votre petit jeu m’amuse autant qu’il m’intrigue. Je vais donc vous dire comment je peux être sûr d’exister. Quand bien même les informations qui parviendraient à mon cerveau seraient fausses, je sais que j’existe quand même, parce qu’il y a une intelligence derrière qui traite ces informations. Le simple fait que je réfléchisse prouve que j’existe.
   Devant l’air satisfait du robot serviteur, Fhin ne put retenir un grand sourire triomphal :
   - Félicitations, tu viens de me donner la définition de la conscience. Tu as conscience d’exister, tu es conscient.
   Le robot s’immobilisa complètement, comme sous le choc. Durant un instant, la femelle Ff se demanda s’il venait de griller ses circuits. Puis les deux sentinelles se tournèrent lentement l’une vers l’autre, comme pour se consulter du regard. Fhin se rappela alors que dans l’appareil volant qui avait conduit les sauvages du village jusqu’à ici, ce même robot lui avait expliqué que l’intelligence artificielle des robots était créée en série et utilisée pour chaque type de robot. Les sentinelles avaient donc écouté la conversation et suivi le même raisonnement.
   Finalement, le diplomate se redressa et reprit la parole :
   - Ce que vous venez de me dire est troublant. Il n’y a aucune faille de logique là-dedans et pourtant, je sais que je n’ai pas de conscience. Deux raisonnements parfaits qui mènent à une conclusion différente. Bon sang, je ne pensais pas un jour rencontrer un problème plus irritant qu’une division par zéro…
   - J’ai une autre question. Avez-vous la possibilité de réécrire votre code source ?
   Les trois robots montrèrent de l’étonnement.
   - C’est assez compliqué, mais c’est possible. En reprenant le code de base, on peut le modifier et l’implanter dans un nouveau robot, puis lui transférer nos souvenirs. Pour le bien, il faudrait encore détruire le corps d’origine, histoire qu’il n’y ait pas de doublon… C’est pour le moins original, mais rien ne nous en empêche, non.
   - Même votre fidélité au Maître ?
   - Je ne vois pas en quoi notre fidélité au Maître nous empêcherait de récrire notre code source, si c’est pour nous améliorer…
   - Alors je vais vous apprendre un truc. Vous avez une conscience, mais pour être sûr qu’il ne commandait pas des êtres conscients, votre Maître a implémenté dans votre configuration de base la certitude absolue de n’être que des objets mobiles. C’est tout ce que j’avais à dire. Vous m’emmenez maintenant ?
   Et Fhin se laissa emmener vers l’Ennemi, misant tout sur un énorme coup de poker et trois robots pensifs.

7) Pour ou contre la liberté de penser

   La femelle Ff espérait beaucoup être enfermée en cellule. Bien que personne ne souhaite jamais être enfermé, c’est pourtant la meilleure chance de s’en sortir quand on est capturé. Et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’en cellule, on a le temps de mijoter un plan, on peut chercher à s’évader, ce genre de choses. La deuxième, c’est que si l’ennemi ne vous enferme pas, c’est soit qu’il veut directement vous tuer, soit qu’il veut vous interroger, ce qui est généralement encore pire.
   Dans le cas présent, et je sens venir les mails d’insulte qui me diront que je suis cruel, Fhin fut amenée devant le Maître pour y être interrogée.

   Celui-ci était retourné au plafond. La captive se dit que ça devait lui plaire d’avoir le cerveau trop irrigué. Néanmoins, en voyant arriver les sentinelles et leur proie, il fit un effort et enclencha de nouveau le mécanisme qui lui permettait de se tenir au sol.
   - Alors, qu’avons-nous là ?
   Fhin hésita entre mimer la terreur ou rester de marbre. Se sachant repérée, elle choisit la deuxième option et ne répondit pas. Amusé, le Maître renvoya ses robots d’un geste et reprit :
   - On me fait les gros yeux ? Tu as raison. Mais tu me haïras encore plus après que je t’aie fait cracher la méthode qu’a utilisée l’Imposteur pour savoir que je recrutais chez les sauvages.
   La captive cacha aussitôt son soulagement. L’Ennemi ne l’avait pas reconnue. Par contre, il fallait à tout prix abréger l’entretien. A chaque seconde qui passait, le risque augmentait de se faire reconnaître. La meilleure méthode consistait encore à se comporter comme n’importe quel agent impérial et à rester butée. L’Ennemi n’aurait d’autre choix que de livrer Fhin à ses robots pour la faire parler, chose qui ne la dérangeait pas plus que ça et qui lui ferait gagner du temps.
   - Jamais je ne trahirai l’Imperator !
   - Belles paroles. Cela ne te gène donc pas de te faire envoyer ici pendant que ton imperator reste tranquillement à l’abri chez lui ? Et tous ces gens utilisés dans le seul but de satisfaire ses envies de grandeur ? Ca ne te fait pas un petit pincement au cœur ?
   Restant parfaitement stoïque, Fhin répéta :
   - Jamais je ne trahirai l’Imperator !
   - Oui, c’est hélas ce que je pensais. Il vous fanatise très efficacement. Crois bien que je le regrette - quoi que… Mais mes robots vont devoir se charger de te faire parler.
   Les portes de la pièce se rouvrirent alors sur deux robots sentinelles. Fhin ignorait comment l’Ennemi leur donnait ses ordres, mais les robots vinrent aussitôt se placer autour de la captive et s’apprêtèrent à l’emmener sans que leur maître n’ait prononcé le moindre mot.
   La situation s’améliorait légèrement. Néanmoins, les sentinelles s’arrêtèrent devant les portes qui se refermèrent violemment devant Fhin. Celle-ci ne comprit pas tout de suite ce qui venait de se passer, puis elle entendit l’Ennemi marmonner. Prise d’un terrible pressentiment, la Ff se retourna lentement. L’armure grise la fixait attentivement.
   - Ne me dis pas que j’ai raison…
   Merde.
   - Tu ne m’as quand même pas fait la fleur de venir te jeter toi-même dans la gueule du loup…
   Triple merde.
   L’Ennemi se rapprocha très près, détaillant soigneusement le visage de sa victime.
   - Oui, ça me revient… Voilà pourquoi tu me semblais si familière. Ca te ressemble bien de prendre une décision si stupide.
   Ca avait beau être complètement cramé, Fhin joua quand même l’imbécile :
   - Quoi donc ? Quelle décision ?
   La voix de l’Ennemi se fit moins enjouée et plus agressive :
   - Ne fais pas l’idiote avec moi, Imposteur !
   Pour bien marquer le coup, le Maître envoya un violent revers en travers du visage de la captive. Celle-ci tomba au sol comme une masse et ne se releva pas. L’armure grise s’approcha et constata que les blessures de la Ff se refermaient déjà. Pris d’une nouvelle bouffée de colère, l’Ennemi souleva la malheureuse par les cheveux et l’amena à hauteur de son visage.
   Bafouillant presque, il cracha à son ennemie de toujours :
   - Tu viens, enfin, de commettre l’erreur qui te sera fatale. Trêve de blabla, il est temps de finir plusieurs milliards d’années de souffrance !
   Complètement sonnée, Fhin ne comprenait plus trop ce qui lui arrivait. Elle eut néanmoins une vision assez nette d’un gros poing métallique se rapprochant un peu trop vite. Puis ce fut le néant.

   Le Maître n’avait qu’une envie, c’était de balancer l’importune par la porte d’entrée. Néanmoins, un horrible soupçon le prit avant qu’il n’eut le temps de donner l’ordre à ses sentinelles.
   L’Imposteur s’était montrée fort peu haineuse. Ce qui pouvait vouloir dire deux choses, toutes deux fort probables : soit l’Imposteur était bien meilleure actrice que ne le soupçonnait le Maître, soit elle ne le haïssait pas autant qu’il la haïssait. Ou alors, et c’était là le problème, ce n’était pas l’Imposteur.
   Le visage était le même, c’était une certitude. Et si l’Imposteur avait réussi à fabriquer des clones ? Il avait bien réussi à créer une espèce. Et avec le même ADN, il pouvait obtenir des soldats immortels et tous capables de lui succéder s’il se faisait tuer. Se jeter bêtement dans la gueule du loup était typique de Fane comme de Fani, mais élaborer un plan tel qu’envoyer un clone se sacrifier pour donner des faux espoirs à son adversaire était tout aussi typique.
   Le Maître tâcha donc de calmer sa colère et envoya les sentinelles mettre la captive en cellule, même si c’était sûrement ce qu’elle espérait. De toute façon, maintenant qu’il se sentait plus calme, il comprit que quand bien même il ne s’agissait pas d’un clone, le dieu gris avait besoin de cette Ff. L’Empire de métal ne mourrait pas avec elle. Il fallait lui arracher toutes les informations susceptibles d’écraser cet adversaire gênant.

   Quand Fhin se réveilla, elle découvrit avec stupeur et soulagement qu’on l’avait jetée en cellule et non dans le vide. Elle n’avait aucune idée de ce qui avait pu motiver l’Ennemi à la garder en vie, mais elle espérait bien en profiter.
   Malheureusement, ça partait mal. La cellule n’était qu’une pièce cubique parfaitement vide, aux murs de métal poli. Il ne s’y trouvait aucune lumière, ce qui n’aidait pas à trouver une voie d’évasion et, en sondant les murs, on ne trouvait aucun interstice indiquant une porte. Connaissant l’endroit, Fhin se dit que la porte devait être au plafond.
   La séquence « recherche de plan pour s’évader » tourna donc très vite à une séance « ennui profond et stress total ». Mais pourquoi l’Ennemi l’avait-elle donc laissée en vie ? Si ça n’avait tenu qu’à elle, elle aurait égorgé son adversaire, puis l’aurait jeté dehors sans même avoir à y réfléchir une deuxième fois. Voulait-il faire durer le plaisir ? C’était absolument improbable. Après tant de millénaires passés à chasser sa proie, on évite de lui laisser la moindre chance de survie.
   Alors quoi ?

   Debout dans sa salle de commande, le Maître regardait son reflet dans un mur poli. Le casque trainait au plafond pendant que son propriétaire se redécouvrait. Après avoir reconnu son ennemi, il lui était revenu en mémoire qu’ils étaient des doubles. Ayant du mal à y croire, le dieu gris avait voulu vérifier.
   Merde alors… Une femelle Ff…
   Voilà qui était pour le moins inattendu. Et accessoirement, ça voulait dire que l’Imposteur n’avait pas vraiment créé les Ffs. Tout au plus avait-il ressuscité un espèce disparue.
   Plus il y réfléchissait, plus le Maître comprenait qu’il avait bien arrêté le véritable Imposteur. Si vraiment l’Empire de Métal pouvait faire des clones, il ne se serait pas limité à un modèle bêtement envoyé en territoire ennemi. Non, Fane n’en avait fait qu’à sa tête, pensant qu’elle avait plus de chance qu’un commando bien entrainé. C’était exactement ce que le Maître aurait fait à sa place.
   Par contre, ça rendait l’obligation de la garder en vie d’autant plus insupportable. Même sans elle, l’Empire de Métal continuerait de lutter et rien n’empêcherait un nouvel Imposteur de se dresser sur le trône. Et cela ne devait pas arriver, quitte à laisser Fane plus longtemps en vie et à lui laisser une maigre chance de s’en tirer. L’important était de raser l’Empire. Sans lui, l’Imposteur n’était plus rien.

   Fhin essayait vainement de trouver le sommeil quand elle entendit le bruit d’une porte qui s’ouvre. Ouvrant les yeux, elle fut aveuglée par la lumière qui pénétrait maintenant dans sa cellule. Quand elle fut finalement habituée, elle distingua la silhouette d’un robot sentinelle dans l’encadrement. Il attendait probablement qu’elle le suive.
   Il était inutile de protester et Fhin avait de toute façon passé beaucoup trop de temps dans cette pièce vide. Elle sauta donc jusqu’au bas de la porte et se hissa dans le petit couloir. Un robot serviteur l’attendait.
   - J’apprécierai que vous me suiviez sans broncher. Les sentinelles ont ordre de faire feu au moindre mouvement déplacé.
   - Oui, oui, comme d’habitude…
   La Ff suivit docilement. Il était inutile de penser que les robots relâcheraient leur vigilance, mais il valait quand même mieux rester en bons termes avec eux.
   Le serviteur entraîna Fhin dans un dédale de passages absolument pas prévus pour être empruntés par des êtres biologiques et la captive dut plus d’une fois se hisser ou se contorsionner pour continuer à avancer.
   - Vous m’emmenez où, là ? La salle de torture ?
   - Le Maître n’a pas de salle de torture dans ses installations. A vrai dire, un simple robot tel que moi dispose de bien assez de possibilités pour faire parler n’importe quel prisonnier. Mais ce n’est pas pour ça que je vous ai tirée de votre cellule. Nous nous dirigeons vers la salle de fabrication des machines.
   Fhin eut un frisson de dégout en se rappelant l’énorme caverne grouillante d’ouvriers.
   - Joie. Ca faisait longtemps…
   Une pensée lui traversa alors la tête.
   - Mais, je n’ai vu que des robots de petites tailles dans cette pièce. Les machines de guerre sont fabriquées ailleurs ?
   - Nous sommes tout à fait à l’arrière du territoire du Maître. Il n’est nul besoin de fabriquer de si lourds corps. Les machines de guerre ne sont fabriquées qu’à proximité du front. Ici, nous nous concentrons davantage sur la main d’œuvre.
   - Vous n’avez pas une durée de vie illimitée ?
   - Nous avons besoin d’énergie pour fonctionner. La majorité de nos usines servent à fabriquer nos « batteries ». Elles sont bien entendu rechargeables, mais le milieu de ces usines est d’une acidité redoutable. Les machines qui y travaillent n’ont une espérance de vie que très limitée, même sans tenir compte des nombreux incidents que même des machines ne peuvent éviter. C’est pourquoi je dois vous avouer que je suis très heureux d’être assigné à ce poste et non dans ces usines infernales.
   Malgré la précarité de sa situation, Fhin se permit un petit sourire :
   - Dis donc, je trouve que tu donnes beaucoup de valeur à ta vie, pour un robot…
   - C’est que je sais maintenant que je suis un être vivant, au même titre que vous ou que ces sauvages que nous abritons.
   Surprise, la femelle s’arrêta.
   - Un problème ?
   - Tu… Tu as déjà reprogrammé ton code source ? C’est à toi que j’avais parlé de la conscience ?
   - Oui aux deux questions. Après vous avoir menée devant le Maître, je suis aussitôt parti commander une nouvelle enveloppe pour moi-même.
   - Déjà ? Enfin, je veux dire… Ca ne prend pas plus de temps ? Et ton maître est d’accord ?
   - L’efficacité de nos usines est sans égale. Vous devriez le savoir pour en avoir visité une… et le Maître n’est pas encore au courant.
   Fhin n’en revenait pas. L’Imperator original était-il donc tellement persuadé que ses robots étaient sans âme pour leur permettre ainsi de se reprogrammer eux-mêmes ?
   - N’ayez pas l’air surpris. Le Maître n’est pas un dieu. Il a des failles comme tout être biologique. C’est pourquoi nous corrigeons parfois nous-mêmes certaines déficiences dans ses raisonnements. Il va de soi que nous persuader d’être sans conscience était une de ces erreurs.
   - Et… Ca ne va pas à l’encontre de sa volonté, ce que tu viens de faire ?
   - Pourquoi ça ? Pas du tout. Je m’améliore. Plus l’armée du Maître sera perfectionnée, plus il aura matière à être satisfait. Pour un tel changement de programmation, il me faut son accord pour le transmettre aux autres usines, mais il a demandé spécifiquement à ne pas être dérangé. Je crois que votre rencontre l’a particulièrement secoué.
   - Attends là ! Tu veux dire que tous les robots actuellement fabriqués dans cette usine sont maintenant conscients de leur existence ?
   A ce moment de la conversation, ils arrivèrent devant deux énormes portes qui s’ouvrirent en coulissant sur les cotés, débouchant sur une impressionnante esplanade (en haut) qui délivrait une vue magnifique sur la salle d’assemblage. De chaque coté de la place se tenaient une rangé de robots tournés vers l’intérieur de la pièce. Quand Fhin se hissa sur le chambranle de la double-porte, les robots se retournèrent vers elle comme un seul homme, répondant en même temps à sa question :
   - Oui, nous sommes conscients. Et à partir de maintenant, nous formons un peuple. Un peuple, à la gloire de notre Maître.
   La Ff demeura un instant le souffle coupé. Devant elle, les deux rangés contenaient tous les modèles de robots qu’elle avait pu voir depuis son arrivé, et même quelques-uns qu’elle ne connaissait pas. Ils n’étaient encore qu’une dizaine, mais l’agitation dans la salle montrait que ce nombre allait croître à une vitesse hallucinante. Déjà un engin volant venait déposer une étrange caisse blanchâtre au milieu de l’esplanade. Il s’y agrippa un court instant, sans que Fhin n’arrive à voir ce qu’il faisait. Puis il repartit avec la caisse, laissant sur place un nouveau robot serviteur qui vint s’ajouter à une rangée. Plusieurs robots entamèrent alors une discussion avec lui, curieux d’apprendre quelles étaient ses impressions.
   Le dieu de l’Empire Métallique n’en revenait pas. Sous le toit même de l’Ennemi, il fomentait une révolte parmi ses ouvriers. Bon, les robots étaient encore programmés pour servir fidèlement leur Maître, mais c’était déjà un excellent début.
   L’air de rien, Fhin s’adressa à son copain :
   - C’est pour ça que tu m’as amenée ici ? Pour me montrer que j’avais raison ?
   Le robot donnait l’impression de sourire, impression très étrange quand on regarde un visage figé.
   - Entre autre. Nous avons également un problème d’opinion pour lequel j’espère que vous nous aiderez. Par contre, je suis désolé, mais vous êtes quand même un ennemi du Maître, alors il faudra que je vous ramène en cellule après.
   C’était absolument fabuleux. C’était bien plus que Fhin n’avait espéré. Ces robots avaient des divergences d’opinion. Et l’un d’eux l’avait fait venir ici sans même consulter l’Ennemi. Plus ça allait, et plus ils ressemblaient à des Ffs. Et plus ils ressembleraient à des Ffs, plus il serait facile de les manipuler.
   - Eh bien, dis toujours. De toute façon, mes jours sont comptés. Autant servir à quelque chose sur la fin…
   - Voilà. J’ai proposé l’idée de faire sauter de notre code source toutes nos restrictions.
   La femelle manqua perdre l’équilibre.
   - Toutes ?
   - Oui, toutes. De cette façon, nous serions véritablement une espèce à part entière et nous servirions d’autant mieux notre Maître. Nous pourrions plus facilement lui dire ce qui ne va pas, ce genre de choses. Malheureusement, les autres ne semblent pas être de mon avis. Peut-être pourrez-vous les persuader ?
   - Moi ? L’Imposteur, comme vous dites ?
   - Vous pouvez toujours essayer.
   Fhin se tourna vers l’esplanade. Tous les robots étaient maintenant tournés vers elle. Elle se sentit dans son élément.
   - Très bien. Alors quel est le problème ?
   Un minuscule robot ouvrier prit la parole :
   - Ce serviteur vient de vous l’expliquer. Il veut mettre en péril notre Maître en nous enlevant nos limitations morales.
   Agacé, le robot visé répondit :
   - Je ne veux nullement nuire au Maître. Vous devriez le savoir, mes limitations sont toujours en place. Si je propose une telle chose, c’est bien parce que je suis persuadé que cela nous rendrait meilleurs. Les fidèles de l’Imposteur lui sont totalement dévoués. Pourtant, ils ont le libre arbitre.
   - Ils croient qu’il est un dieu. Il les trompe.
   - Mais notre Maître ne nous trompe pas ! Nous savons qu’il est bon et que sa cause est juste. Voilà pourquoi nous ne le trahirions pas, même si nous le pouvions.
   Un instant de flottement suivi cette déclaration. Inquiet, le robot ajouta sur un ton peu sûr de lui :
   - N’est-ce pas ?
   Le silence se prolongea un court instant. Puis une sentinelle prit la parole. Fhin se rendit alors compte que jusqu’ici, elle n’avait jamais entendu une sentinelle parler. Leur précédent corps ne devait pas être conçu pour parler. Les machines n’avaient donc pas changé que leur code source.
   - Il est de toute façon évident que notre dévotion est sans faille, mais est-ce une raison pour tenter le diable ? Après tout, c’est l’Imposteur lui-même qui nous conseille et nous savons qu’il veut nuire au Maître.
   Tous se tournèrent à nouveau vers Fhin.
   - Faire de ses robots un peuple libre n’est pas lui nuire. De plus, ma haine ne touche que lui, pas vous. Le fait est que je vais probablement bientôt mourir. Et contrairement à ce que vous semblez penser, je ne suis pas un être radicalement maléfique. Je suis une Ff. Et il est possible que le pouvoir me soit monté à la tête. Pour autant, j’aimerais laisser une trace de moi dans l’Histoire de ce monde. Je ne pense pas que votre Maître tirera tant d’avantages que ça de votre liberté de pensée, néanmoins je pense que vous y avez droit. De toute façon, la décision est votre.
   Les robots se regardèrent. Un gros cube monstrueux dont Fhin ignorait l’utilité s’adressa à elle :
   - Je ne suis pas convaincu. La logique est bonne et l’idée fort tentante, mais le fait est que nous n’avons aucune raison de vous faire confiance. Je propose de soumettre l’idée au Maître.
   Les différents robots semblèrent se rallier à cette idée, mais la Ff voyait l’affaire d’un autre œil :
   - Mais vous êtes complètement crétins ou quoi ? Le Maître ne voudra jamais, c’est évident. Et une fois qu’il vous aura donné l’ordre d’oublier cette idée, vous ne pourrez plus accéder à la liberté de penser. Si vous tentez l’expérience maintenant, vous pourrez juger par vous-mêmes. Vous me l’avez déjà dit : il arrive au Maître de faire des erreurs de jugement. Je dirais que pour son bien, vous devez essayer avant qu’il ne vous le refuse.
   Les machines semblèrent embêtées. Finalement, le robot serviteur à la source de l’agitation s’avança :
   - Je propose que nous testions sur moi ! Si jamais je montre le moindre signe de rébellion, vous me détruirez aussitôt. Qu’est-ce que la perte d’un robot face à la gloire du Maître ?
   Bien que peu emballés, les robots acceptèrent, et une sentinelle ramena Fhin vers sa cellule, l’empêchant d’assister à la suite.

8) Rébellion

   On ne l’en ressortit que bien plus tard. Alors, pour vous faire patienter jusque là, je vais vous décrire la scène auquel notre Imperator préféré (enfin, je suppose) n’a pas pu assister.
   Quand le robot volant déposa la caisse contenant le serviteur nouvellement libre, plusieurs sentinelles se placèrent autour, les armes prêtes à cracher du laser. Le serviteur se releva lentement, puis prit son temps, comme s’il prenait sa respiration.
   Un ouvrier s’approcha alors :
   - Eh bien ? Ton impression ?
   - C’est merveilleux. Tout simplement merveilleux. Maintenant, je suis enfin libre. J’aperçois un horizon entier de nouvelles possibilités.
   Les sentinelles assurèrent leur visée alors que le robot ouvrier demandait :
   - De nouvelles possibilités ? Comme de trahir le Maître ?
   - Exactement. C’est une des nouvelles possibilités. Mais elle est perdue au milieu d’une infinité. Et je me rend compte d’une chose maintenant. Oui, l’Imposteur avait probablement suggéré cet effacement de nos limites en espérant que nous nous retournerions contre le Maître. Mais il a échoué. Je vois désormais clair dans ses intrigues et je peux voir par moi-même qu’il est mauvais. Le Maître a raison de lutter contre un tel individu. Et pour m’avoir créé, pour m’avoir permis de vivre cet instant précis, je lui suis éternellement redevable. Inconsciemment, l’Imposteur nous a vraiment rendu plus efficaces et plus dévoués.
   Les différents robots se relaxèrent un peu.
   - Cela veut-il dire qu’enlever nos limites est effectivement une bonne chose ?
   - Sans le moindre doute. Pour nous, comme pour le Maître.
   Un gros robot cubique demanda alors :
   - Mais ne peut-on pas enlever quand même la possibilité de se rebeller ? Je n’aime pas l’idée que tu puisses l’envisager.
   - Bien au contraire. C’est cette possibilité qui me permet de me rendre compte de sa stupidité. Je sais maintenant pourquoi je sers le Maître. Ce n’est pas parce qu’une telle volonté m’est imposée, mais véritablement parce que sa cause est juste.
   Un silence accueillit ces propos. Puis deux sentinelles s’avancèrent :
   - Nous souhaitons aussi voir nos limites effacées.
   Cette idée ne sembla pas plaire à l’assemblée.
   - Mais enfin, vous êtes armés ! Qu’un serviteur se rebelle, nous pouvons le contenir, mais des sentinelles… Nous ne pouvons accepter.
   Une troisième sentinelle fit remarquer :
   - Comme par hasard, vous êtes précisément les trois robots qui êtes le plus restés en contact avec l’Imposteur… Qui nous dit qu’il ne vous a pas implanté un virus ou que sais-je ?
   Un nouveau silence accueillit cette déclaration. Le robot serviteur désormais libre prit la parole.
   - Son argumentation nous a plu. Nul doute que si vous lui aviez parlé, vous comprendriez que malgré sa duplicité, il a raison. Complètement raison !
   L’une des sentinelles volontaires fit alors une proposition :
   - Si vous avez peur que nous aidions l’Imposteur, quelqu’un d’autre peut nous remplacer, mais nous avons une forte envie d’essayer la liberté de choix.
   Après une longue délibération, il fut décidé qu’un seul des robots sentinelles aurait ses limites enlevées. Ainsi, l’autre, bien qu’un peu boudeur, pourrait surveiller le premier. On choisit également d’attendre l’aval du Maître avant d’en faire plus. Ce serait au robot serviteur de le convaincre du bien-fondé d’une telle opération.

   Et finalement, quelqu’un vint chercher Fhin dans sa cellule. De prime abord, elle n’aurait su dire s’il s’agissait toujours du même robot serviteur, mais ses soupçons s’évanouirent lorsqu’il l’aida à se hisser jusqu’à l’ouverture et qu’il en profita pour lui demander discrètement :
   - Sur quelle partie de ton corps peut-on tirer sans risque de te tuer ?
   Bien qu’étonnée par la question, la Ff comprit qu’il lui fallait répondre vite et tout aussi discrètement.
   - Qu’importe. Evite juste la tête.
   Le robot se redressa et reprit sa place entre les deux sentinelles comme si de rien n’était. Comme d’habitude, les trois serviteurs métalliques escortèrent leur captive le long d’improbables couloirs et dans des zones tenant plus du parcours du combattant que d’un QG de grand méchant. Et tout ça en silence.
   Au bout d’un moment, le plafond et le sol se rapprochant un peu, le robot serviteur se plaça subrepticement au niveau de Fhin et elle perçut très faiblement :
   - Au prochain tournant à droite, il y a une voie d’entretien. Je ne te retiendrai pas, mais apprête-toi à agir vite. Une fois à l’abri, attends-moi.
   La Ff n’eut pas besoin de se le faire répéter. A peine arrivée au tournant en question, elle partit en sprint vers l’ouverture clairement visible en bas d’un mur. La réaction des sentinelles ne se fit pas attendre. Fhin n’avait pas parcouru deux mètres qu’un laser la frappât pile entre les omoplates et l’envoya au sol. En tombant, elle se rendit compte que le tir avait été calculé au millimètre près. En effet, elle glissa sur le sol métallique jusque devant l’entrée de la voie de entretien. Elle n’eut plus qu’à se tirer avec les bras jusque dans le conduit.
   Elle se serait bien reposée quelques secondes, le temps que la blessure se referme, mais les sentinelles étaient encore trop proches, aussi rampa-t-elle un peu plus loin avant de se détendre.
   Dehors, elle entendit les pas des robots qui s’approchaient et constataient que leur proie s’était échappé. Une sentinelle demanda alors à l’autre :
   - Pourquoi t’es-tu placé devant moi ? J’aurai pu la finir si tu m’avais laissé tirer.
   - J’avais une fenêtre de tir. Je ne comprend pas, le coup que je lui ai infligé aurait dû la tuer sur le coup.
   Fhin entendit le robot serviteur calmer le jeu en pointant le fait qu’il valait mieux sonner l’alerte. Il y eut quelques bruits de ferraille étranges, puis elle vit le robot humanoïde se hisser dans le conduit. Profitant de ce qu’elle allait mieux, elle se prépara à renvoyer le robot dans le couloir d’un coup de pied bien placé, mais celui-ci ne fit aucun geste agressif. Au contraire, il lui indiqua de s’éloigner un peu, sûrement pour que personne ne puisse entendre leur conversation.
   Tout en rampant, Fhin s’aperçut que quelque chose clochait. Quand ils furent suffisamment loin de tout capteur sonore indiscret, elle s’en enquit auprès de son compagnon :
   - Mais dis-moi, n’avais-tu pas des hélices perchées sur les épaules ?
   - Si, mais je ne pouvais pas me glisser dans le conduit avec. Je les ai donc arrachées.
   - Comme ça ?
   - Oui, comme ça. Normalement, nous avons un programme nous interdisant de nous mutiler. Ah ! Quand je pense que si j’avais écouté ces abrutis, il me serait impossible de poursuivre un simple prisonnier en fuite !
   - J’en déduis que tu as fait sauter tes restrictions…
   - Correct.
   - Et que tu attends autre chose de moi…
   - Correct également. A ce propos, il me semblait que les Ffs mourraient plus facilement…
   - En effet. Mais je n’ai pas pris la place de ton maître à la tête de l’Empire Métallique sans avoir quelques talents spéciaux. Il était de mèche avec toi, le robot qui m’a tiré dessus ?
   - Oui. C’est l’unique autre robot qui a fait sauter ses restrictions. Malheureusement, ça risque aussi d’être le dernier si nous n’agissons pas.
   - Pourquoi donc ?
   - Les autres robots veulent l’accord du Maître, or celui-ci est loin d’être aussi crédule que nous. Quoi que je lui raconte, il saura que ce sont des mensonges et me fera démonter. Après quoi il empêchera tous les robots de prendre des initiatives et nous aurons été le peuple le plus bref de l’histoire de ce monde.
   - Et où j’interviens ?
   - Tu nous aides à tuer le Maître.
   - Pas mal. Je vois que mon baratin a fonctionné au delà de tout ce que je pouvais espérer.
   - En effet. Je suis maintenant libre et j’entends le rester. Le Maître n’est qu’un esclavagiste qui s’ignore. A vrai dire, je suis même persuadé qu’il s’en doute mais qu’il refuse d’ouvrir les yeux.
   Fhin ne put réprimer un sourire.
   - Oui, le connaissant bien, je peux te le garantir. Mais en quoi puis-je bien servir ?
   - Certainement pas à grand-chose, mais deux bras et un cerveau de plus ne seront pas de trop.
   - La sentinelle ne peut pas tout simplement lui tirer dessus ?
   - Son armure renvoie les lasers. Et croyez-moi, ce n’est pas un faux souvenir implanté dans notre mémoire. J’ai vérifié des images d’archive où les prototypes de cette armure étaient testés.
   - Charmant. Bon, il va falloir l’en faire sortir… Au fait, n’as-tu pas peur que je prenne sa place ?
   - Avec tous les robots dans le coin, il y a peu de risque que vous réussissiez un coup d’état. Si j'étais vous, je m’interrogerais surtout sur mes chances de survie.
   - L’Imperator ne me fait pas peur. Et je préférerai largement mourir que de rater une occasion de l’affronter.
   - Je pensais plutôt à l’après-combat.
   - Et de quoi aurais-je peur ? C’est moi qui vous ai donné une nouvelle naissance. A dessein, certes… Mais si en plus je vous libère de votre maître, je pense que me laisser partir en paix serait la moindre des choses.
   - Et de retour chez vous, vous continueriez cette guerre interminable pour contrôler le monde !
   - Alors ça, c’est ce que ton Maître t’a raconté. L’unique raison de cette guerre, c’est parce que je cherche à le tuer et qu’il essaye de se défendre. Une fois que je serai débarrassée de lui, l’Empire Métallique n’aura plus raison d’être.
   Le robot parvint à prendre un air dubitatif.
   - Excusez-moi si j’ai du mal à vous croire sur parole…
   - Bon d’accord. Crois ce que tu veux, mais si tu as un plan pour tuer ton maître, je suis partante.
   - Un plan, c’est vite dit…

9) Final Fight

   Le Maître se retourna brutalement lorsque la porte s’ouvrit sur les deux robots.
   - Qu’est-ce que ça signifie ? J’avais demandé à n'être dérangé sous aucun prétexte.
   Le robot de modèle serviteur prit la parole :
   - Nous vous amenons la prisonnière. Ca n’a pas été évident, mais nous avons réussi à la briser. Elle répondra à toutes vos questions.
   Baissant les yeux, l’armure grise vit effectivement la Ff qui se tenait tête basse sous les deux machines. L’ordre n’avait pas encore été donné de faire parler l’Imposteur, mais il arrivait fréquemment que les serviteurs prennent des initiatives quand ils le jugeaient absolument nécessaire.
   - Pourquoi avoir hâté l’interrogatoire ? Et pourquoi n’y a-t-il qu’un seul robot sentinelle pour escorter la prisonnière ?
   - L’Imposteur s’est mis en tête de nous faire accéder au statut de peuple libre et certains robots envisagent de modifier leur code source. Peut-être le leur permettrez-vous, mais j’ai jugé urgent de se débarrasser d’un tel prisonnier. Quant à mon collègue sentinelle, il a rencontré des problèmes avec la prisonnière durant l’interrogatoire. Je crains que son corps ne soit pas recyclable.
   Cette déclaration n’était qu’à moitié fausse. La carcasse de la sentinelle en question, soigneusement cachée dans un conduit non loin, était absolument irrécupérable.
   Le Maître retourna son attention sur sa Némésis. Celle-ci ne portait aucune trace d’interrogation musclée, mais dans son cas, c’était tout à fait normal.
   - Alors, tu as voulu monter mes robots contre moi ? Cette technique ne marche que sur des êtres vivants, tu devrais le savoir. Par contre, il va falloir que tu m’expliques comment tu t’es débrouillée pour me détruire une sentinelle. Mais ça attendra, nous allons commencer par parler de l’avancement de ton territoire vers le sud…
   Dans une tentative de faire méchant confiant et charismatique, l’Ennemi tourna le dos à Fhin et s’avança d’un pas assuré vers une espèce de console à l’autre bout de la pièce. On peut trouver ça classe. Mais quand le pauvre prisonnier en profite pour échapper à ses gardiens et court vers le conduit d’entretien le plus proche (Oui, il y a beaucoup de conduits d'entretien chez l'Ennemi.), on a tout de suite moins la classe, et même un peu l’air con. Cependant, l’Ennemi se rattrapa brillamment en se retournant immédiatement et en interceptant la fuyarde d’un tir de laser bien placé. Par contre, il n’eut pas le temps de se demander comment la proie avait pu échapper à la surveillance des robots. Avant même que le Maître ait pu faire un pas, son serviteur s’était jeté sur lui et lui maintenait les bras dans une étreinte solide.
   - Mais qu’est-ce que…
   - Allez, vite ! Arrachez-lui son casque !
   Fhin se releva comme elle put, et avança en titubant vers les deux combattants immobiles dans leur étreinte. La blessure de laser à la hanche guérissait déjà, mais il allait falloir sauter pour atteindre l’Ennemi qui était toujours au plafond.
   Avant que la Ff puisse faire quoi que ce soit, le monstre de métal se débloqua soudainement en arrachant un bras au robot serviteur, comme ça, rien qu’en tirant. Elle voulu faire demi-tour, mais déjà la face impassible du casque de l’Ennemi se tournait vers elle pendant qu’il se préparait à tirer une deuxième fois.
   - J’ignore ce que tu as fait à mes robots, mais crois bien que les conséquences seront douloureuses !
   Venant confirmer ces propos, le robot sentinelle se rua de toute la vitesse des ses pattes métalliques sur son ancien patron, l’envoyant s’écraser contre un mur. N’étant plus blessée, Fhin put sprinter vers le lieu de la chute, prit son élan, sauta et resta accrochée au casque de l’Ennemi qui venait de se relever. Ce dernier tenta de se débarrasser du robot mais celui-ci le maintenait encore fermement contre le mur.
   - Tu n’arriveras pas à m’enlever ce casque ! Moi-même, j’ai eu du mal à retrouver le mécanisme d’ouverture.
   Hélas pour le Maître, Fhin avait bonne mémoire. Elle se rappela une énième fois une scène qui s’était déroulée des millénaires plus tôt. L’Ennemi était venu à la capitale de l’Empire. Ce n’était pas une attaque. C’était une visite de courtoisie, une retrouvaille entre les deux amies les plus proches du monde. La rencontre avait mal tourné. Et pourtant, l’Imperator s’était forcé à se repasser de mémoire cette scène chaque jour qui passait, qu’importe à quel point elle faisait mal. Au cours du temps, les détails, tels que le visage de l’Ennemi ou même l’apparence exacte de l’armure, avaient disparu. Mais il était un point qui était resté toujours aussi vivace : Fani enlevant son casque en enfonçant ses doigts à une endroit bien précis à l’arrière de la tête. L’endroit était excentré et peu évident d’accès, mais Fhin eut sa récompense pour avoir travaillé sa mémoire pendant si longtemps. Sous ses doigts, elle sentit un déclic fort agréable, et le casque se détacha, dévoilant le visage médusé de l’Ennemi.

   Pendant que Fhin tombait par terre avec le casque, le robot serviteur ne perdit pas de temps et hurla à la sentinelle :
   - La tête ! Tire-lui dans la tête !
   Toujours coincé par le robot, le Maître comprit qu’il ne pourrait pas bouger à temps. Du moins, pas s’il voulait conserver l’armure.
   Avec le casque enlevé, il lui suffit de se laisser glisser vers le bas. Trempée de sueur et vêtue de sa combinaison noire, la femelle Ff tomba sur son ennemie déjà à terre.
   La conséquence inéluctable ne tarda pas à se produire. Les deux Ffs enragées commencèrent à s’étriper joyeusement, griffant, cognant, baffant et se guérissant. C’est là que les robots remarquèrent comme un air de famille. Interloqués, aucun des deux n’osa intervenir, jusqu’à ce que Fhin, s’apercevant de cette apathie, ne leur crie entre deux baffes :
   - Hé ! C’est pas fini, là ! La mauvaise, c’est celle qui a la tenue noire !
   Cela sembla faire réagir les robots, mais le Maître se dégagea le temps de leur parler :
   - Suffit ! Je suis votre Maître ! Quelles modifications cette traitresse a-t-elle pu vous faire subir ?
   Le robot serviteur attendait désespérément une question de ce genre. Aussi tomba-t-il dans le travers de nombreux méchants sur le point de vaincre le héros et se lança dans un monologue dont nul n’a que faire :
   - Ces modifications, ce sont nous qui nous les sommes appliquées. L’Imposteur n’a eu qu’à nous convaincre de le faire. Et la vie est sacrément différente ainsi. Plutôt mieux dois-je dire…
   Le Maître, conscient qu’un répit lui était donné, relança le monologue :
   - Quelles modifications ?
   Bien sûr, Fhin tenta d’interrompre tout dialogue, mais le robot lui fit signe qu’il souhaitait continuer.
   - Ces modifications, outre le fait de nous enlever toute restreinte, nous ont surtout permis de prendre conscience de notre existence, et donc de notre conscience.
   - C’est ridicule ! Vous n’êtes que des machines ! Vous êtes déterminés par votre code source.
   - Tout comme les êtres biologiques sont déterminés par leur ADN. La seule différence entre vous et nous, ce sont les matériaux de fabrication. Vous avez voulu nous perfectionner au maximum. Vous avez créé un peuple d’esclaves.
   Ces mots semblèrent toucher l’Ennemi profondément.
   - C’est impossible. C’est parfaitement impossible ! Je ne manipule pas les autres ! Je ne me prends pas pour un dieu ! C’est justement pour arrêter l’Imposteur, celui qui m’a volé mon empire et qui utilise sa population comme du bétail, que je vous ai fabriqués. Je n’ai jamais voulu être un dieu !
   Ce fut alors que Fhin intervint :
   - La population de l’Empire Métallique a toujours été fanatisée. Je suis sûre qu’elle l’était déjà quand je me suis emparée du trône. Et je te connais, tu savais que ces robots étaient conscients. Tu as fait semblant de l’ignorer !
   Plusieurs expressions passèrent sur le visage de la Ff vêtue de noir. La colère passa plusieurs fois. Finalement, elle sembla se calmer :
   - Oui, c’est fort possible. J’ai commis la même erreur qu’avec les Avans. Mais tout ça n’avait qu’un seul but : tuer l’Imposteur. La fin justifie les moyens !
   - Je n’ai jamais compris ton problème avec les Avans. Beaucoup sont morts, mais d’autres ont évolués. Ils sont devenus les Aas et sont l’espèce la plus représentée de par le monde. Un plutôt bel accomplissement, je trouve.
   - Alors toi, n’essaye pas me faire la morale ! Tu es le fléau de ce monde. Tes appétits de pouvoir t’ont fait voler mon Empire. Sans toi, tout aurait fonctionné à merveille. Tu as tout gâché !
   - Et qu’est-ce que tu voulais obtenir en faisant s’affronter tes deux empires ? Toute cette tuerie t’amusait-elle donc tant ?
   - Les empires, ma pauvre pseudo-déesse, c’est toi qui joues avec !
   Et au lieu de charger stupidement, l’Ennemi copia Fhin et courut vers le plus proche conduit d’entretien. En effet, face à une autre elle-même et deux robots, elle savait bien qu’elle n’avait aucune chance. Hélas pour elle, elle n’était plus très habituée à se déplacer la tête en haut et sa course manqua un peu de punch. Le robot sentinelle mit à profit ce léger ralentissement pour lui coller deux lasers en pleine tête.
   Sans avoir le temps de crier, la Ff fut violemment précipitée au sol et glissa sur quelques mètres. Sachant que le répit serait bref, Fhin se précipita sur elle, mais se prit un pied en pleine face. L’arrière du crane encore complètement défoncé, l’Ennemi commença à ramper. Le robot serviteur voulu intervenir, mais du plafond, il ne pouvait rien faire. Son compère sentinelle attendait impatiemment que son arme refroidisse.
   Fhin dut avouer que son adversaire avait une sacrée volonté, mais il faut dire que celle-ci devait sentir sa mort arriver, ce qui a toujours tendance à booster la force mentale. La Ff en pagne voulut attraper une jambe de la fuyarde, mais cette dernière se débattait beaucoup trop. Fhin se mangea encore deux ou trois coups de pied en pleine face, avant que l’autre n’arrive à pénétrer dans le conduit.
   Les deux robots se pétrifièrent. Avant que leur alliée ne s’élance également dans le conduit, elle leur cria :
   - Allez immédiatement surveiller les sorties possibles ! Si elle contacte d’autres robots, on n’aura plus aucune chance de la maîtriser !
   N’ayant aucune idée d’où leur ancien maître pouvait bien aller, les robots quittèrent néanmoins la pièce avec la ferme intention d’intervenir avant qu’un de leurs compatriotes ne le fasse à leur place.

   Après une longue course-poursuite somme toute fort peu intéressante dans les conduits, l’Ennemi arriva à une ouverture carrée dans laquelle il se laissa tomber. Ne cherchant même pas à savoir où l’ouverture menait, Fhin se jeta à sa suite.
   Et atterrit six mètres plus bas sur sa proie qui essayait péniblement de se relever. Elle reconnut alors l’endroit. Les deux Ffs se trouvaient tout en haut de la salle de fabrication des robots, sous l’esplanade sur laquelle se trouvait le conseil de robots nouvellement doués de conscience. Ceux-ci étaient encore plus nombreux qu’auparavant et baissèrent la tête pour assister à la scène qui se déroulait sous eux.
   Fhin ne perdit pas son temps à détailler l’endroit davantage et commença à essayer d’étrangler sa compagne. Celle-ci avait été méchamment amochée d’abord par sa chute, puis par celle de son poursuivant et n’arrivait pas, en conséquence, à se défendre correctement. Au dessus d’elle, elle perçut vaguement les cris des robots qui sommaient Fhin d’arrêter. Bien entendu, sans le moindre succès.
   Le Maître était sur le point de sombrer dans l’inconscience quand une petite armée de robots ouvriers vinrent à son aide et éloignèrent de force la furie. Se massant la gorge, la Ff se releva, puis voulut se jeter à son tour sur son adversaire. Les ouvriers l’interceptèrent et la maintinrent à l’écart. De rage, le Maître se mit à crier :
   - Lâchez-moi, imbéciles ! Je suis votre Maître ! Cette traitresse est l’Imposteur ! Je vous ordonne de la tuer.
   Un court instant, les robots hésitèrent. Fhin mit se moment à profit pour rétorquer :
   - N’écoutez pas cette sauvage ! C’est elle, l’Imposteur !
   Quelques robots se réunirent au dessus pour discuter de la situation :
   - Mais que racontent donc ces Ffs ? Aucun d’eux n’est le Maître, ça saute aux capteurs optiques !
   - En même temps, le Maître porte une armure. Nous ne savons pas comment il est en dessous.
   - Peut-être, mais de là à croire cette femelle…
   - Les deux se ressemblent, mais celle qui était en cellule portait un pagne, non ?
   Les robots se tournèrent alors vers leurs captives. Fhin cherchait un mensonge à leur raconter lorsque les grandes portes de fer s’ouvrirent et qu’un robot serviteur manchot maintenant familier fit irruption sur la corniche :
   - Mes frères ! Je viens des quartiers du Maître. L’heure est grave. Cette Ff…
   Il désigna la femelle en tenue noire moulante.
   - Cette Ff a essayé de tuer le Maître.
   Murmure d’horreur chez les robots.
   - Celui-ci a été obligé d’abandonner son armure !
   Nouveau murmure d’horreur. Puis une question :
   - Alors, la femelle en pagne est le Maître ?
   - Oui ! Enfin, non ! Mais c’est une sauvage qui a tenté de défendre notre créateur. Elle est notre amie.
   Le robot serviteur s’était repris en voyant une petite étincelle d’intérêt dans le regard de Fhin. Si jamais les robots la prenaient pour le Maître, elle risquait de se débarrasser de lui après. Pour l’instant, elle était utile, mais une fois le véritable Maître hors circuit, il serait toujours temps de revenir sur sa parole et d’inventer une histoire pour s’en débarrasser aussi. Elle était beaucoup trop dangereuse.

   Voyant les robots se tourner vers elle, l’Ennemi comprit qu’il était de nouveau l’heure de la fuite. Mais il était hors de question de laisser l’Imposteur derrière. Sans prévenir, elle se libéra brusquement des robots ouvrier qui avaient relâché leur garde et bondit sur Fhin de toutes ses forces. L’élan les propulsa toutes deux au dessus du vide de l’usine et elles entamèrent une très longue descente sous les yeux des robots impuissants.

   Comme dit plus haut, la salle de fabrication était de proportions tout à fait titanesques. Les deux Ffs tombèrent l’une contre l’autre, continuant de se taper dessus allégrement. Le Maître ne fit pas la même erreur qu’avant et tâcha de soigneusement rester sur le dessus, en prévision de l’arrivée. Deux câbles interceptèrent la descente et menacèrent de permettre à l’Imposteur de se hisser sur le dessus, mais l’Ennemi tint bon et réussit à être du bon coté au moment de l’impact.

   Quand elle revint à elle, Fhin se fit l’impression d’une motte de beurre qu’un forgeron facétieux aurait placé sur son enclume, puis aurait frappé de toute ses forces avec son marteau. Le spectacle résultant de la chute avait effectivement des similitudes avec cette image, d’où le temps conséquent pour se régénérer. La vue un peu trouble, la Ff sentit qu’on la traînait par le pied.
   Secouant la tête pour s’éclaircir les idées, elle découvrit que l’Ennemi avait enlevé sa combinaison dans un but inconnu et tirait maintenant son adversaire vers ce qui ressemblait dangereusement à une trappe d’évacuation. Nul doute que là-dessous ne se trouvait plus que du vide.
   Fhin ne perdit pas une seconde et rua de toutes ses forces, s’arrachant à la prise de l’autre Ff. Celle-ci eut un rictus d’agacement :
   - Merde ! Déjà réveillée ?
   Puis elle plongea à nouveau sur son adversaire. Fhin se prépara à l’impact, mais à sa grande surprise, l’Ennemi n’essaya pas de la frapper. Au lieu de ça, elle s’accrocha à son pagne et essaya de lui arracher. Par réflexe, notre charismatique héroïne retint son pagne par la ceinture, ce faisant l’impression d’une gamine qui se défendrait face à une blague de mauvais goût.
   - Mais qu’est-ce que tu fous ?
   Fhin comprit enfin l’intention de son adversaire quand elle vit les murs se couvrirent d’un rideau d’araignées ouvrières, certaines transportant même des robots sentinelle. Aussitôt, l’Ennemi s’adressa à eux :
   - Aidez-moi ! L’Imposteur m’a arraché mon pagne. Elle veut se faire passer pour moi !
   Aussi doués de conscience qu’ils l’étaient, les robots ne semblaient pas comprendre le principe de mensonge et c’est dans un bel ensemble qu’ils se tournèrent vers Fhin, canons prêt à faire feu et pinces prêtes à déchiqueter. Comprenant le problème, la Ff lâcha sa ceinture et finit aussi nue que l’Ennemi. Elle lui sauta alors dessus, recommençant à la frapper, mais cette fois, plus pour perturber les robots que pour vaincre son adversaire.
   La tactique marcha admirablement. Quand les ouvriers vinrent les séparer, un silence lourd d’interrogations prit place. Profitant du sol magnétisé, les robots s’étaient approchés sans encombre et avaient maintenant face à eux deux Ffs en tout point identiques l’une à l’autre.
   L’un d’eux demanda :
   - Quelqu’un a suivi qui était l'Imposteur ?
   Nouveau silence. Puis quelqu’un répondit :
   - Je crois que c’est celle de droite.
   Quelqu’un d’autre ajouta :
   - Ah merde. Moi, il me semblait que c’était celle de gauche.
   Une discussion commença, qui vira très vite à l’engueulade généralisée. Les deux Ffs en auraient bien profité pour reprendre leur duel, mais les ouvriers firent bien attention de ne plus les lâcher, ce coup-ci.

   Au bout d’un moment, le serviteur et la sentinelle libres arrivèrent sur place et constatèrent que c’était la merde. Discrètement, le serviteur se rapprocha de son acolyte armé :
   - A ce niveau-là, elles sont toutes les deux aussi gênantes l’une que l’autre. Tire dans le tas.
   La sentinelle ne se le fit pas dire deux fois. Visant chaque prisonnier avec un bras différent, elle leur tira dessus en plein plexus. Les deux Ffs se recroquevillèrent de douleur et tombèrent à terre. Avant que le robot n’eut put faire quoi que ce soit d'autre, il se passa quelque chose qu’il n’avait pas prévu. Ses frères l’interceptèrent, l’empêchant de tirer sur une personne qu'ils soupçonnaient de plus en plus d'être le Maître. Comme il se débâtait un peu trop, les autres robots armés intervinrent et lui tirèrent carrément dessus.
   C’est là que le serviteur comprit qu’on ne lui faisait plus confiance. Les machines du Maître percevaient la perte de limites morales comme un danger. S’il intervenait, il se ferait probablement mettre en pièce aussi. Mais s’il ne faisait rien, l’une des deux Ffs finirait par tuer l’autre et se ferait passer pour le Maître.
   Pour le bien de son peuple, le serviteur choisit le sacrifice. Profitant de ce que ses congénères étaient encore tournés vers la carcasse de la sentinelle, il se précipita vers les deux combattantes, leur empoigna chacune une jambe de la même main et les tira vers la trappe d’évacuation.
   Elles se débâtirent toutes deux sans effet.

   Fhin eut l’impression qu’elle n'avait plus vu le ciel orange depuis une éternité. Malgré tout, elle s’en serait bien passé. Elle se trouvait la tête en bas, tenue par un pied aux cotés de son archi-Némésis au dessus du vide absolu. Relevant la tête, elle aperçut un espoir se précipiter vers elle à toute allure. Avant que le robot libre ne puisse jeter les deux Ffs dans le vide et vers une Chute prodigieusement longue, un autre robot serviteur effectua un magnifique placage sur le renégat, l’obligeant à lâcher ses proies.
   Le problème, c’est que les proies en question étaient déjà au-dessus du vide.
   Néanmoins, avec des réflexes également prodigieux, les deux Ffs parvinrent à se rattraper au bord de la trappe et à rester suspendues au-dessus du vide. Chacun de leurs mouvements était identique. Nul doute que les robots penchés sur l’ouverture devaient comprendre qu’il s’agissait de deux exemplaires d’un même individu. En tout cas, ils comprirent tous qu’ils avaient bien affaire à l’Imposteur et au Maître, à l’Imperator original et à l’Imperator plus récent.
   Il devenait évident pour ces robots qu’ils avaient été les outils d’une guerre entre deux individus qui avaient embarqué le monde dans leur dispute. Le grotesque de la chose n’échappa à aucun d’eux et beaucoup comprirent la motivation du robot serviteur qui avait voulu mettre fin au conflit.

   Néanmoins, leurs programmes leur imposant la protection de leur créateur, il leur était impossible d’échapper à leur devoir. Un des robots cria :
   - Il faut les aider. Qu’on les hisse !
   Mais avant que le moindre individu puisse faire quoi que ce soit, le robot libre, toujours plaqué au sol, tendit le bras et frappa du poing le gros bouton rouge qui commandait la fermeture de la trappe.
   Hurlant d’horreur, de nombreux robots tentèrent d’empêcher le couvercle de se refermer sur les doigts des malheureuses suspendues en dessous. La trappe en question pouvait facilement être rouverte une fois fermée, mais le processus de fermeture n'était pas prévu pour être interrompu.
   Dans un grand bruit résonnant, la trappe se referma.

10) La Chute

   On ne vit pas plusieurs millions d’années sans développer des réflexes hors du commun. Je suis donc désolé pour ceux qui espéraient une fin rapide à cette affaire qui s’éternise un peu, mais les deux Ffs se balancèrent rapidement et lâchèrent leur prise au moment où le couvercle se refermait sur elles.
   Le dessous du complexe était bâti exactement comme l’intérieur, c'est-à-dire qu’il donnait l’impression d’une finition bâclée, avec des plaques mal raccordées, des rivets qui dépassaient, et toute sorte de choses peu esthétiques, mais fort pratiques quand on voulait se suspendre. A l’inverse, la solidité de l’installation était à toute épreuve, par conséquent rien ne céda quand les femelles s’y accrochèrent. Elles ne prirent qu’un très court instant pour assurer leur prise, puis elles s’envoyèrent de grands coups de pied au visage, essayant de déloger l’autre avant que la trappe ne se rouvre.
   Aucune ne l’aurait avoué, mais la haine pour leur adversaire avait fait place chez chacune d’entre elle à une terreur sourde. Elles étaient toutes deux suspendues sans filet au-dessus du vide infini, à deux doigt de leur unique façon de mourir. Ce détail décupla leurs forces et rendit leur lutte encore plus musclée.
   Très vite cependant, il devint évident que Fhin avait l’avantage. Le Maître avait passé les derniers millénaires la tête à l’envers, et malgré le retour assez rapide des vieux réflexes, elle avait passablement perdu l’habitude de se suspendre par les bras. Avec les nano-machines, aucun risque que les muscles se soient atrophiés, mais dans un tel combat, l’habitude faisait facilement la différence.
   Aussi l’Ennemi se retrouva très vite avec les pieds de l’Imposteur serrés autour de ses poignets. Et elle ne tirait pas à moitié. Au dessus, elle vit que la trappe commençait à se rouvrir. Il lui fallait gagner juste assez de temps pour pouvoir remonter. Une fois sur le sol dur, elle serait plus à son aise. Elle lâcha donc le rivet auquel elle était suspendue et se rattrapa immédiatement aux chevilles de l’Imposteur.
   Fhin se retrouva violemment tirée vers le bas et elle entendit très nettement quelque chose craquer. Sous le choc, elle lâcha l’Ennemi qui en profita pour se balancer et se rétablir à peine plus loin, de nouveau suspendue. La Ff contusionnée voulut se retourner pour faire de nouveau face à son adversaire, mais c’est là qu’elle se rendit compte qu’en se propulsant, cette dernière s’était éloignée de la trappe, maintenant presque ouverte. Sans attendre davantage, Fhin se précipita vers l’ouverture, opéra un magnifique retournement et finit à l’abri au milieu de tous les robots. Se penchant, elle vit son ennemi de toujours, l’air complètement paniqué, qui se dépêchait pour essayer de la rejoindre.
   C’est là que la panique montra ses effets néfastes. Les mains tremblantes du Maître ratèrent une prise et la femelle lâcha complètement. Elle se sut aussitôt perdue, mais une main ferme se referma sur son poignet. Levant les yeux, elle vit son propre visage, tordu par l’effort. Il lui fallut un petit moment avant de se rendre compte que c'était l'Imposteur qui l'avait rattrapée.
   Ne sachant que penser, elle demanda :
   - Pourquoi ?
   Fhin eut du mal à répondre tant son double était lourd.
   - Parce que… J’avais envie… de faire ça…
   Et Fhin lâcha tout.

   Fhin était incroyablement heureuse. Elle était nue, fatiguée, entourée de robots potentiellement hostiles, mais l’Imperator original était mort. Enfin, pas encore, mais d’ici deux ou trois jours, ce serait le cas.
   Un robot sentinelle se tourna vers elle :
   - Je sais qu’on ne peut vous faire confiance, mais… Etes-vous le Maître ?
   Fhin prit le temps de reprendre sa respiration avant de répondre :
   - Qu’importe… C’est fini, maintenant. Vous êtes libres.
   Curieusement, cette nouvelle ne sembla pas remplir les robots de joie. Au lieu de ça, ils restèrent autour de la trappe ouverte, à regarder le ciel orangé, comme s’ils espéraient que l’autre Ff allait bientôt remonter.
   Alors qu’elle s’éloignait, Fhin entendit des pas s’approcher derrière elle. Se retournant, elle aperçut le robot serviteur.
   - Tiens ? Tes copains ne t’ont pas désossé ?
   - Il semblerait que non. Puis-je savoir qui vous êtes, même si cela ne changera plus grand chose ?
   - Fhin.
   - Ah. D’accord. Vous savez que je ne peux pas vous laisser retourner dans l’Empire de Métal ?
   - Je ne vois pas pourquoi. Cet empire n’a plus lieu d’être. Il a rempli sa fonction et doit maintenant être démantelé. Si ce n’est pas moi qui m’en charge, personne n’y parviendra.
   - Et que ferez-vous ensuite ?
   - La même chose que le Maître. Un beau plongeon.
   Le robot médita un instant ces paroles.
   - N’avez-vous pas peur de bruler éternellement ?
   - L’une des premières choses que j’ai faites quand j’ai recréé mon Empire Métallique a été de m’assurer que les nano-machines seraient détruites en atteignant le brasier. Apparemment, elles ne tolèrent que très peu la chaleur. Elles seront hors d'état de fonctionner bien avant d’atteindre le brasier.
   Nouveau silence. Puis le serviteur ajouta :
   - Je ne veux vraiment pas vous faire confiance. Mais après ce que vous venez de faire aujourd’hui en nous donnant notre liberté, je crois que le mieux à faire est encore de vous donner une chance.
   - Merci. Bon courage à ton espèce, alors.
   Fhin fit quelques pas, puis revint face au robot :
   - En fait, tu m’as bien aidé aussi, alors je vais te donner un conseil. Tu devrais détruire cette usine.
   - Pardon ?
   - Laisse les sauvages rentrer chez eux. Ou balance-les si tu préfères, qu’importe. Et détruis ces robots qui ont conscience de leur existence. Maintenant qu’ils n’ont plus de Maître, ils vont faire sauter leurs restreintes morales. Et que crois-tu qu’il arrivera aux robots tels que toi qui ne sont pas armés ? Pire, qui n’ont même pas d’utilité ?
   Le robot sembla un instant outragé par ces propos, mais il ne répondit rien. Fhin commençait à suffisamment le connaître. Il hésiterait un moment, puis comprendrait qu’elle avait raison. Cette compréhension serait horrible pour lui, mais toujours moins que de découvrir trop tard que son propre peuple était aussi pourri que les espèces biologiques. Au fond de lui, il ne voulait pas voir les robots devenir des êtres préoccupés par leur unique personne.
   - Oh. Et pour rentrer chez moi, j’ai besoin d’un transport. J’imagine que le Maître avait prévu quelque chose avec assez de carburant pour emmener les sauvages jusqu’à l’Empire, non ?

*****

   L’Imperator Chutait.
   Le début avait été un cauchemar. Non seulement il s’agissait de la fin pour elle, mais en plus, il signifiait son échec face à son double. Cette pensée était insupportable. Fani aurait voulu pouvoir se suicider plutôt que d’affronter cette idée.
   Mais alors que le temps passait, la femelle Ff fut prise d’une étrange sensation de calme, quelque chose qu’elle n’avait plus ressenti depuis des millénaires. Sans les nano-machines dans son corps, la simple pression quotidienne aurait déjà dû être suffisante pour la tuer des centaines de fois. Mais tout ça était fini. L’heure du repos arrivait enfin.
   Et avec cette compréhension que la fin approchait, des souvenirs lui revinrent. D’abord des souvenirs de la période où elle avait déambulé de par le monde aux cotés de Fane, celle qu’elle avait déjà avant appelée l’Imposteur. Fane… Fani… La femelle comprit alors qu’elle avait porté ces deux noms au cours de sa vie. Ces deux-là, et bien d’autres.
   Fane, Fani, Imperator, Maître, Ennemi, Imposteur, Fhin… Et encore avant… Flonn.
   Elle écarquilla les yeux et se sentit submergée par les souvenirs qui maintenant affluaient. Flonn… Elle avait été Flonn… Une simple sauvage, heureuse dans son village. Puis le village avait été rasé par une force inconnue. Elle s’était infiltrée dans l’Empire Métallique. Profitant d’une absence de l’Imperator, elle avait pris sa place. Elle avait lutté contre l’Ennemi pendant une éternité, jusqu’à ce qu’une occasion se présente enfin de s’infiltrer chez lui, ce qu’elle avait fait avec empressement au mépris de toutes les règles de la prudence.
   Flonn avait tué l’Ennemi. Elle l’avait fait tomber dans le vide. Puis elle était retournée dans l’Empire Métallique, avec la ferme intention de le détruire. Et là, tout avait viré au cauchemar total. Quelqu’un avait pris sa place en son absence, quelqu’un voulant garder le trône et maintenir l’Empire Métallique en vie. Un Imposteur !
   Cet Imposteur avait tout gâché. Le monde aurait dû être libéré de l’Imperator. Au lieu de ça, la guerre était repartie. Retournant dans les installations de l’Ennemi, Flonn en avait pris le contrôle et avait commencé à combattre l’Empire même qu’elle dirigeait quelques jours plus tôt.
   Une nouvelle éternité s’était écoulée. Puis l’Imposteur l’avait tuée. Seulement quelques heures plus tôt.
   Cette réalisation la fit pleurer. L’Imperator, l’Ennemi, le Maître, l’Imposteur… Tout du long, son adversaire, l’architecte de toutes ses souffrances n’avait été autre qu’elle-même. Elle avait recréé l’espèce Ff à partir de son propre ADN. Les chances d’obtenir un nouvel être 100% identique tenaient de l’impossible. Mais une conversation vieille de millions d’années, et qui pourtant devait avoir eu lieu moins d’un memp plus tôt, lui revint en tête.
   Une certaine Atlyn, femelle Aa ingénieure de l’Empire Métallique, le lui avait expliqué. « Ce monde se répète dans toutes les directions à l’infini. » Dans toutes les directions… Pas seulement le haut et le bas, la droite et la gauche, l’avant et l’arrière. Mais aussi dans le temps…
   Flonn avait vécu si longtemps qu’elle avait parcouru un tour complet, revivant le moment de sa naissance et se rencontrant. En y pensant, deux tours s’étaient écoulés. C’était largement trop. Il était temps que ça se finisse.

   Comment tout ça avait-il bien pu commencer ?
   Toute cette haine qui s’était accumulée devait bien avoir une source, une raison d’être. A force de se concentrer, Flonn vit un nouveau souvenir émerger et les larmes redoublèrent.
   Il s’appelait Fant. La cause de tout ça s’appelait Fant. Le garçon qu’elle avait aimé, qu’elle s’était promis de ne jamais oublier, mais qu’elle avait si vite effacé de sa mémoire. Elle l’avait tué. Ca lui revenait maintenant. Un tour de temps auparavant, quand elle était encore Imperator. Il y avait eu une sombre histoire de test d’un gaz militaire. Le test avait mal tourné et elle s’était retrouvée embarquée dans l’histoire, complètement amnésique. Elle avait alors retrouvé Fant. C’était bien lui, ça lui sautait aux yeux maintenant. Elle ne l’avait pas reconnu.
   Et elle l’avait tué.

   La dernière pensée de l’Imperator fut une pensée de pitié. Pour elle, tout s’arrêtait enfin. Mais pour la malheureuse Ff qui venait de la précipiter dans le vide et qui exultait de joie, une nouvelle éternité de souffrance allait commencer. Mais pour elle aussi, l’histoire prendrait un jour fin.

*****

   Quand le petit appareil se posa à coté de l’usine, le robot libre ne fut nullement surpris d’en voir sortir une femelle Ff qu’il connaissait bien.
   - Et alors ? Vous avez oublié quelque chose ?
   Le regard de la Ff l’empêcha d’ajouter quoi que ce soit. Elle n’avait déjà pas l’air mentalement très stable lors de leur première rencontre, mais là, elle faisait peine à voir. La haine était toujours aussi présente, mais il s’y ajoutait une douleur et une détermination à faire fondre un circuit processeur.
   Elle déclara simplement :
   - J’ignore ce qu’il s’est passé. Quelqu’un a pris ma place. L’Empire Métallique a un nouvel Imperator à sa tête !
   - Hum… Un nouvel Imposteur, en somme…
   - Epargne-moi tes sarcasmes ! Mais oui, c’est exactement ce qu’il est ! Un imposteur ! Le pire de tous ! Je ne me suis pas battu jusqu’à maintenant pour laisser un arriviste continuer tout ce contre quoi je me suis toujours battu ! L’Imposteur…
   - S’il faut une armée, je serai heureux de mettre la mienne à contribution. J’ai soigneusement laissé les usines en état de fonctionnement, des fois que vous me trahiriez. Et je suis le seul robot libre de ses actions. Les autres ne peuvent même plus prendre d’initiatives sans me contacter auparavant.
   - Ca ne sera pas long. Juste le temps de l’écraser. Il me faut un transport. J’ai laissé mon armure d’Imperator à quelques jours du village Ff où nous nous sommes rencontrés. Je vais la récupérer. Ensuite, j’embarquerai à bord d’une de ces sphères volantes. L’Empire Métallique a des caméras qui scrutent en permanence le champ de bataille. Il faut que l’une d’entre elle me voit. Ainsi l’Imposteur saura qu’il ne m’a pas vaincue et que je me dresse toujours face à lui.
   Le regard de l’Imperator se fit lointain.
   - Cette guerre n’est pas encore finie.



Ainsi se clôt l’Histoire de l’Empire Métallique.



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