HISTOIRE DE L'EMPIRE METALLIQUE
épisode 8

Tuer l'Imperator


1) Atlyn

   Dame Atlyn était de mauvaise humeur. Et pour qui la connaissait, c’était particulièrement préoccupant. La Aa aux plumes rouge et orange n’était pas du genre à faire la tête. Elle n’était pas non plus toujours bondissante d’allégresse, mais même quand elle était concentrée sur un problème épineux, elle ne donnait pas l’impression d’être une personne morose.
   Pourtant, la vie n’avait pas forcément été tendre avec elle. Elle avait eu la chance que ses parents lui choisissent comme époux le mâle qu’elle aimait. Mais à peine mariée, elle le retrouvait poignardé dans leur chambre. Comme par hasard, le Aa, inspecteur dans les forces de sécurité du palais, enquêtait sur une certaine Aunta sur laquelle Atlyn avait entendu beaucoup de rumeurs inquiétantes.
   De ce jour, et bien que ce ne fut absolument pas son travail, la veuve Aa avait essayé de se rapprocher d’Aunta. Il n’avait pas fallu longtemps pour confirmer ses soupçons. Cette Aa n’avait pas de rôle précis au palais. Son père était issu du peuple et s’était battu toute sa vie pour se faire une place dans la noblesse. Mais là où le père avait redoublé d’efforts et de travail, sa fille se contentait de créer des relations bien placées dans le palais et de les faire jouer aux moments propices. Tous ne voyaient pas cette manière de faire d’un très bon œil et Atlyn avait d’abord soupçonné que c’était la source des rumeurs. Mais très tôt, elle avait compris que ce n’était pas le cas.
   Aunta se contentait de supprimer quiconque lui faisait de l’ombre et elle ne s’en cachait pas. Elle laissait échapper une petite allusion ici ou là, et comme par hasard, on retrouvait une victime quelques jours après. Le problème était que la sécurité du palais ne pouvait accuser sans preuves, et Aunta était très forte à ce petit jeu. Atlyn aurait parié que son mari avait déniché une preuve compromettante, ou au moins un début de piste. A peine les deux Aas s’étaient elles rencontrées que la fourbe femelle avait clairement expliqué à la veuve qu’elle risquait sa vie à trop la fréquenter. Depuis, Aunta faisait toujours des grands sourires à son « amie » et ne ratait pas une occasion pour la narguer.
   Et malgré tout, Atlyn avait conservé une certaine bonne humeur. Elle faisait semblant d’ignorer l’assassin de son mari et attendait d’être oubliée pour reprendre un jour son enquête.

   Mais ce qui la mettait de mauvaise humeur aujourd’hui, c’était que sa rivale venait de remporter une nouvelle victoire. Après l’histoire du test du gaz militaire, Aunta avait raconté à qui voulait l’entendre le comportement puéril de l’ingénieur de terrain lorsque celle-ci avait perdu la mémoire. Depuis, Atlyn sentait des regards amusés posés sur elle où qu’elle allait. Qu’Aunta la menace passait encore. Après tout, Atlyn elle-même était une menace pour sa rivale. Mais utiliser ce genre d’informations lui paraissait aussi déloyal qu’inutile. Qu’essayait-elle de faire en la ridiculisant aux yeux des autres ? L’ingénieur était beaucoup trop efficace à son poste pour qu’on se risque à la remplacer. Il ne pouvait s’agir que d’un amusement sadique de la part d’Aunta.
   Se drapant dans sa dignité, la noble poursuivit sa route vers la section du palais où elle avait ses appartements.

   Le palais était une véritable ville à lui seul. On y trouvait les appartements de tous les nobles impériaux, même de ceux qui n’y passaient qu’une fois par cycle à cause de fonctions importantes à d’autres endroits de l’Empire. On y avait aussi aménagé une caserne qui servait à la sécurité du palais, plusieurs dortoirs pour les serviteurs, de nombreuses salles de détente, des magasins et autres. Il y avait aussi et surtout un grand nombre de laboratoires. Presque toutes les grandes inventions impériales se faisaient au palais. Etant ingénieur de terrain, Dame Atlyn n’avait qu’un rôle assez restreint dans les labos du palais, mais son aide restait très appréciée.
   De par son statut, elle logeait dans le quartier où résidait la noblesse militaire, non loin des appartements de l’Imperator. La configuration du palais était très simple. Plus on était haut placé, plus on logeait près du dieu vivant. A l’inverse, la basse noblesse se trouvait plus près des portes du palais. Il s’agissait d’un endroit où l’on naissait, vivait et mourait, parfois sans jamais voir l’extérieur. Cependant, avec les cours dispensés aux enfants, chacun savait exactement ce qui se trouvait dans le reste de l’Empire.
   Arrivée devant ses appartements, Atlyn introduisit le médaillon qui représentait son grade dans une fente à hauteur du cou. La porte glissa sur le coté sans un bruit, et la femelle put rentrer, loin des regards moqueurs.
   Par contre, elle fut fort agacée par une présence étrangère dans la salle principale. Elle claqua agressivement du bec, faisant sursauter le serviteur qui nettoyait le sol. Celui-ci baissa la tête et se dirigea vers la sortie en s’excusant piteusement :
   - Veuillez me pardonner, Madame…
   Une fois qu’il fut dehors, Atlyn soupira. Le serviteur avait juste pris un peu de retard dans sa tâche, il n’était absolument pas nécessaire de s’en prendre à lui. Toute cette histoire lui portait un peu trop sur les nerfs, voilà tout. Après plusieurs longues respirations histoire de se calmer, la Aa repensa au serviteur qu’elle venait de mettre dehors. Il lui semblait effectivement que le serviteur habituel était un Ff, mais elle ne se souvenait absolument pas qu’il eut les yeux couleur améthyste…
   Bah, de toute façon, ils changeaient tout le temps. Et ils étaient trillés sur le volet afin que seuls les plus fanatiques soient admis dans le palais. Aucun risque que l’un d’eux puisse représenter le moindre danger.

2) Surveillance

   Flonn était de mauvaise humeur. Et pour qui la connaissait, ça n’était pas franchement préoccupant. Au contraire, ça voulait dire qu’elle allait mieux. Après la mort de Fant et durant tout le retour de l’Impérieux jusqu’à la capitale, elle était restée très calme, trop calme au goût de F. Un instant, il avait craint qu’elle n’ait perdu sa volonté de combattre. Par chance, le transfert de l’Impérieux jusqu’au palais semblait l’avoir remise d’aplomb. Comme promis, elle avait refusé de se travestir en serviteur, voulant à tout prix conserver sa tenue militaire. F n’avait en réalité aucune intention de la déguiser, sachant très bien que le premier conseiller ferait vérifier le visage de chaque serviteur, mais il avait quand même insisté et Flonn n’en était devenue que plus agressive, ce qui était bon signe. Une fois au palais, ils avaient tous deux été surpris de constater que les recherches pour retrouver Chef semblaient avoir cessé. D’un certain côté, la sécurité avait effectivement trouvé le sauvage recherché, mais les conseillers n’étaient pas du genre à laisser une menace trainer dans le palais. Dans tous les cas, Flonn ne pouvait sortir du réseau d’entretien qu’avec sa capuche sur la tête et ça ajoutait à son inconfort.
   De plus, il n’y avait effectivement rien à faire. Tous les couloirs de ce palais se ressemblaient. La zone d’entretien était plus vaste que celle de l’Impérieux, mais pas plus intéressante pour autant. Et bien entendu, les appartements de l’Imperator étaient encore mieux surveillés qu’à bord du vaisseau, ce qui rendait dangereuse toute approche.
   Au moins, ceux qui se déguisaient en serviteur pouvaient poser des bugs espions, voire écouter quelques conversations, mais les nobles se méfiaient les uns des autres et cessaient toute discussion quand Flonn approchait. Elle leur aurait joyeusement envoyé une mandale en travers de la figure, mais ça n’aurait sûrement pas aidé son affaire. De son côté, F était persuadé que l’inaction lui taperait tellement sur le système qu’elle réussirait toute seule à trouver un moyen d’atteindre l’Imperator. Pour l’instant, c’était loin d’être gagné.
   Dépitée, la jeune Ff décida de se rendre dans la salle de surveillance du petit groupe de F.

   Celui-ci avait eu la même idée, et arrivant dans la salle originellement conçue pour surveiller les installations électriques du quartier commerçant du palais, il eut la désagréable surprise de trouver deux mâles Aas et un mâle Gg agglutinés devant un coin particulier du réseau d’écrans. Quand ils virent leur chef approcher, ils tentèrent de se replacer comme si de rien n’était devant les écrans qu’ils étaient censés surveiller, et F vit l’un des Aas basculer discrètement un commutateur.
   L’air de rien, et bien que soupçonnant déjà fortement la réponse, F demanda innocemment :
   - Vous faisiez quoi, là ?
   Le personnel fit semblant d’être surpris et le Gg répondit :
   - Oh, nous essayions de voir pourquoi le bug dans le couloir des appartements militaires Nord-Ouest ne fonctionnait pas.
   - Et ?
   - Et ? répéta bêtement le Gg. Oh ! Euh… En fait, c’était juste une poussière dessus. Elle est partie toute seule.
   - Bien sûr…
   - Ils mentent, fit une voix féminine. Ils regardaient une emplumée.
   Tous se retournèrent et virent Flonn entrer dans la salle par un autre couloir. De là où elle venait, elle avait une très bonne vue sur les écrans. Sans se démonter, F reprit :
   - Merci, très chère, mais je doute que votre intervention ait été nécessaire.
   Puis, se tournant vers les responsables de la surveillance :
   - On va mettre les choses au point, vous trois. Je ne me suis pas cassé le cul à installer des bugs dans les appartements de Dame Atlyn pour que vous puissiez mater le sien.
   - Mais non, Monsieur, on vérifiait juste qu’ils fonctionnaient correctement. Parfois, les nouveaux bugs ne sont pas toujours…
   - Je le sais très bien, interrompit F. Mais je pense, et il ne s’agit là que d’une opinion personnelle, que vous n’aviez pas besoin d’être à trois en même temps pour vérifier le bug de la salle de bain d’Atlyn au moment précis où elle prenait sa douche.
   Et pour marquer le coup, le Ff bascula le commutateur qu’il avait vu un Aa manipuler quand il était arrivé. Comme par hasard, une dizaine d’écrans se mirent à afficher la femelle Aa sous sa douche. Avant de rebasculer vers un affichage normal, F nota que la femelle n’avait pas l’air dans son assiette. Sûrement une histoire sans importance, mais on ne perdait jamais rien à être bien renseigné.
   Il regarda droit vers les responsables, qui piquèrent du nez sur leurs écrans, pris en flagrant délit. Derrière eux, Flonn prit un ton méprisant pour ajouter :
   - Pff, les mâles…
   F ne crut pas bon d’ajouter que quatre femps plus tôt, il avait dû faire verrouiller le bug dans la douche du colonel Futz, sans quoi la surveillance durant les tours de garde purement féminins s’en trouvait considérablement affectée. Même en imposant des équipes de surveillance mixtes, il avait découvert des trafics du style « Vous nous laissez regarder Futz dans notre coin et on vous laisse regarder Fana dans le vôtre. ». Ces mentalités étaient bien agaçantes, parce que F devait verrouiller tous les bugs des douches, alors que c’était un endroit très stratégique pour récolter des informations. Certaines personnes avaient la langue qui se déliait quand elles étaient seules sous la douche.
   Flonn demanda :
   - C’est qui, cette Atlyn ?
   F savait très bien que la jeune femelle s’en foutait royalement. Tout ce qui l’intéressait était de tuer l’Imperator. Alors que F devait préparer la suite. Il fallait savoir qui faisait quoi, qui le suivrait, qui ne le suivrait pas, bref qui il faudrait éliminer et qui il faudrait garder. Mais Flonn s’en foutait, elle voulait éliminer tout le monde. Et si elle posait la question, c’était vraiment parce qu’elle s’ennuyait ferme.
   - Dame Atlyn est une femelle Aa qui fait partie de la noblesse militaire. Elle n’a pas un poste très important, mais elle fait de la recherche, alors ça peut être intéressant de savoir ce qui se fabrique dans les labos. On sait qu’en ce moment, ils travaillent sur les Méta-warrior et les Méta-scout. Ce sont les seuls éléments de la série des Méta qu’ils n’ont pas encore mis au point. Mais entre nous, je suis persuadé qu’ils ont déjà commencé à travailler sur la prochaine série.
   - Passionnant, fit Flonn sur le ton de celle qui regrette presque d’avoir posé la question.
   F dut s’en rendre compte car il changea de sujet de conversation :
   - Alors ? Tu as trouvé quelque chose d’intéressant en…
   Il s’interrompit soudainement en regardant les écrans.
   - C’est qui, ça ?
   Il indiquait un écran sur lequel on voyait un serviteur l’oreille collée contre une porte. Celui-ci avait la capuche soigneusement remontée, mais la discrétion n’avait pas l’air d’être son fort. Le Gg assis devant le poste sembla surpris et scruta l’image :
   - D’ici, je ne suis pas sûr, mais à la silhouette, je dirais Fetrir.
   - C’est quel coin du palais ? Mieux, c’est quelle porte ?
   - Euh…
   Le mâle Gg cafouilla un peu en cherchant dans un calepin posé devant lui. Une fois qu’il eut retrouvé à quel endroit correspondait la caméra, il se retourna pour répondre :
   - C’est l’appartement de Aunta.
   Comme F n’ajoutait rien, Flonn soupira et posa la question :
   - Et c’est qui, Aunta ?
   Un Aa lui répondit :
   - Une noble. Un peu quelconque et assez oisive.
   Sans détourner son regard de l’écran, F ajouta :
   - Oisive, mais loin d’être conne…
   Puis le Ff sembla prendre une décision :
   - Il faut que j’y aille !
   - Monsieur ?
   - Ce crétin va se faire repérer dans les dix secondes. Je dois savoir ce qu’il a entendu avant qu’il se fasse prendre.
   Et sur ces mots, F quitta la pièce en coup de vent. Etonnée, Flonn demanda :
   - Elle a quelque chose de particulier, cette Aunta ?
   Aussi surpris qu’elle, l’un des Aas lui répondit :
   - Pas vraiment, mais c’est une maniaque de la fouille. Elle vérifie sans arrêt que ses quartiers sont sûrs. Le soir même du jour où on avait placé des bugs dans sa chambre, elle les avait retirés. Par chance, elle n’a pas trouvé qui les avait placés. Mais le lendemain, le serviteur responsable du nettoyage de sa chambre a été tué.
   - Ah, parce qu’on tue les serviteurs qui déplaisent, ici ?
   - En théorie, non. Enfin si, mais discrètement et c’est la sécurité du palais qui s’en charge. Là, on n’a jamais trouvé le coupable. Et dans le palais, la sécurité n’aime pas savoir qu’un tueur se promène, même quand il s’en prend aux serviteurs.
   - C’est elle qui l’aurait tué ?
   - Elle ou un autre serviteur. C’est un vrai nid de serpents, là-dedans. Les serviteurs autres que nous sont des fanatiques absolus. Ils ne ratent pas une occasion de se mettre des bâtons dans les roues. Si Aunta a parlé des bugs à un autre serviteur, il est fort possible que celui-ci ait décidé de rendre justice lui-même.
   - Mouais, d’accord. Une parano, quoi…
   - Tous les nobles sont parano.
   Flonn n’ajouta rien, mais les autres nobles ne trouvaient généralement pas les bugs. Celle-là avait quelque chose à cacher. Pas étonnant que F se soit précipité. Enfin, de toute façon, ça ne concernait sûrement pas la jeune Ff. Et si c’était quand même le cas, le big boss viendrait lui en parler.

   Quelques minutes plus tard, les caméras montrèrent l’espion amateur disparaître du champ pendant quelques secondes avant de réapparaitre et de faire semblant de nettoyer le couloir, se désintéressant de la porte. Bien lui en prit, car une minute plus tard, trois membres de la sécurité passairent, et constatant qu’on les avait appelés pour un simple serviteur qui balayait, repartirent sans rien dire. En attendant encore un peu, Flonn vit F revenir. Les yeux du Ff étincelaient.
   - Je crois que je tiens une bonne nouvelle.
   - Pourquoi il a arrêté d’écouter ?
   - On s’en fiche de ce qu’ils racontent. Ce qui est intéressant, c’est de savoir qui était dans la chambre.
   - Et alors ?
   - Il y avait deux voix. L’une était probablement celle d’Aunta, mais Fetrir est sûr et certain que la deuxième voix appartenait à l’un des conseillers de l’Imperator.
   Les deux Aas et le Gg se mirent à écouter avec intérêt, mais Flonn ne voyait toujours pas en quoi ça pouvait la concerner. Patiemment, F lui expliqua :
   - Les conseillers ne se promènent pas ainsi dans le palais. Celui-là n’est certainement pas entré par la porte. Ca ne peut vouloir dire qu’une chose : il y a un passage secret qui débouche dans la chambre d’Aunta.
   - Je croyais que c’était l’Imperator qu’on visait…
   - Allons, je te l’ai déjà dit, les conseillers ont accès aux appartements de l’Imperator. On n’a pas pu fouiller leurs chambres à cause de la sécurité trop élevée, mais si ces passages débouchent aussi dans la chambre des autres nobles, nous avons une forte chance que l’un d’eux mène directement chez l’Imperator en personne. Et nous allons commencer par les appartements de Aunta. J’ai l’intention de m’y rendre en personne dès qu’elle aura quitté sa chambre, mais peut-être serais-tu intéressée à l’idée de m’accompagner ?
   Le sourire de Flonn fut une réponse amplement suffisante.

3) Infiltration

   Elle agissait sous le coup de la colère, Atlyn le savait. Mais malgré tout, elle ne pouvait pas continuer à se laisser ainsi marcher sur les pieds. Après une bonne douche, la femelle Aa avait pris la décision d’aller parler à sa rivale dès le lendemain. Et après une bonne nuit de sommeil, c’est ce qu’elle allait faire. Il n’y aurait ni menace, ni sous-entendu, rien qu’une explication polie entre nobles, histoire de faire cesser ces rumeurs. Curieusement, Atlyn se sentait le cœur plutôt léger.
   En arrivant devant l’appartement d’Aunta, elle trouva la porte déverrouillée, ce qui ne pouvait que signifier que la Aa était absente et que des serviteurs faisaient le ménage. L’occasion était idéale pour fouiller le coin, mais Atlyn n’était pas bête. Ce pouvait être un piège. Et même si ce n’était pas le cas, le ou les serviteurs iraient rapporter l’intrusion, ce qui était considéré comme un crime grave.
   Soupirant, l’ingénieur se résolut à revenir plus tard. Mais alors qu’elle hésitait sur la direction à prendre pour aller vers son lieu de travail, une voix rageuse s’éleva dans la chambre :
   - Ah ! Mais y en a marre ! On trouve rien dans cette piaule de merde !
   Atlyn s’immobilisa aussitôt. Cette voix ne lui était pas inconnue. Quelqu’un d’autre chuchota pour signifier à la première personne qu’il fallait faire moins de bruit. Sa curiosité piquée à vif, elle décida de jeter un coup d’œil dans la pièce. La porte n’étant pas verrouillée, celle-ci coulissa facilement et la Aa put apercevoir un serviteur Ff qui farfouillait de bien étrange façon. Elle dégaina son pistolaser et entra carrément dans la pièce.
   Surpris, le Ff se retourna et prit un air bien emmerdé. Le menaçant, Atlyn l’interrogea :
   - Qu’est-ce que tu faisais là ? Qui es-tu ?
   La première voix se fit alors entendre depuis la pièce adjacente :
   - Et c’est toi qui me dis de me taire ? T’entends pas le raffut qu’tu…
   Une femelle Ff portant des vêtements militaires s’immobilisa en apercevant la Aa armée alors qu’elle entrait dans le salon. Les serviteurs n’étaient pas censés être accompagnés pour faire les appartements, mais ce n’est pas ce détail qui perturba Atlyn. Un peu sonnée, elle baissa légèrement son arme en disant :
   - Chef ?
   Avant qu’elle puisse ajouter quoi que ce soit, le mâle la percuta de coté, lui arracha son arme et la bloqua contre le mur :
   - Vous n’êtes pas Aunta. Qu’est-ce que vous foutiez là ?
   Complètement immobilisée, Atlyn jugea plus sage de répondre bien gentiment :
   - Je suis Atlyn, ingénieur militaire. Je voulais voir Aunta quand je vous ai entendus parler.
   Le mâle Ff jeta un regard lourd de reproches à sa compagne. Celle-ci répondit juste :
   - Eh bien quoi ? On n’a qu’à la tuer et c’est réglé.
   Avant que le Ff puisse réfléchir à la question, la Aa ajouta :
   - Attendez, Chef ! C’est moi, Ailes !
   - Tu la connais ?
   La femelle Ff secoua la tête.
   - Non, jamais vue.
   Puis s’adressant à l’otage :
   - Tu étais dans la mission qui devait capturer le sauvage, c’est ça ?
   Atlyn hocha vigoureusement la tête.
   - Ca explique tout. Encore une qui a rencontré mon double maléfique.
   La Aa était perdue. Que faisaient Chef et ce mâle dans les appartements d’Aunta ? Pourquoi Chef semblait-elle ne pas la reconnaître ? Et surtout, comment ce serviteur avait-il pu se procurer une arme ?
   Et soudain, tout lui sembla clair. Les serviteurs avaient accès à tous les appartements, on ne faisait même plus attention à eux, personne ne les remarquait. Et ceux-là fouillaient dans la chambre d’Aunta, noble soupçonnée du meurtre de plusieurs hauts personnages. C’était tellement évident qu’elle s’en voulut de ne pas y avoir pensé plus tôt.
   - Mais bien sûr ! Vous êtes de la sécurité ! Laissez-moi vous aider ! Moi aussi je veux faire plonger Aunta.
   Elle vit le visage de Chef se tordre sous l’incompréhension :
   - Gné ?

   Contrairement à Flonn, trop obsédée par ses idées de vengeance pour savoir reconnaître une opportunité quand elle se présentait, F bondit sur l’occasion. Faisant mine de s’adresser à son alliée, il ajouta :
   - Pas la peine de faire semblant, Flonn. Elle t’a reconnue.
   Puis avant que la Ff fasse tout capoter, il enchaîna en se tournant vers Atlyn :
   - Votre présence est particulièrement gênante. Ce n’est pas pour rien s’il est interdit de pénétrer dans les appartements des autres même en présence des serviteurs. Si nous appliquions le règlement au pied de la lettre, nous devrions vous livrer à la sécurité du palais. Cependant, vous êtes haut placée dans la noblesse et votre rôle est trop important.
   - Alors qu’est-ce que vous allez faire ?
   Flonn prit la parole. Au grand soulagement de F, elle avait parfaitement compris où il voulait en venir.
   - Notre mission est trop importante pour qu’on laisse un étranger au service en liberté. Nous travaillons au-dessus de la simple sécurité du palais et personne ne doit être au courant de notre existence. Pour l’instant, nous sommes trop pressés pour nous occuper de ton cas, alors tu vas devoir rester avec nous.
   Atlyn semblait très heureuse de cette invitation. F masqua un soupir de soulagement. S’ils avaient dû assassiner la Aa ici, ils n’auraient pu la déplacer et ça aurait causé de violents remous dans le palais. Il aurait certes préféré s’occuper du problème tout de suite, mais Flonn était trop pressée et discuter avec elle risquait de semer le doute dans l’esprit de l’ingénieur. Quitte à se trimbaler la Aa, autant qu’elle serve à quelque chose.
   - Que savez-vous sur Aunta ?
   Le visage d’Atlyn se fit plus dur. Curieusement, il rappela à F celui de Flonn quand on parlait de l’Imperator.
   - Je sais que c’est elle qui est responsable de la mort de mon époux et j’imagine qu’elle a fait tuer pas mal d’autres personnes.
   Les deux Ffs échangèrent un regard de compréhension. Sans le savoir, la femelle Aa venait de leur fournir une excuse béton pour leur présence ici. F ajouta :
   - Oui, c’est ce que nous pensons aussi. Mais j’imagine que vous n’avez aucune preuve ?
   - Non…
   - Eh bien il se trouve qu’il en est de même pour la sécurité du palais. Aunta est non seulement très discrète, mais elle est soupçonnée de posséder des appuis en haut lieu. Juste hier soir, un de nos agents a entendu une conversation entre elle et une autre personne. Il dit avoir reconnu un conseiller de l’Imperator.
   Atlyn en resta sans voix. Elle ne pouvait croire que sa rivale entretenait des relations avec l’un des conseillers. Et en même temps, ça expliquait que la garce puisse continuer à menacer et à rester oisive sans que personne ne puisse rien faire. Furieuse, elle demanda :
   - De quel conseiller s’agit-il ?
   Ne voulant pas prendre de risque inutile, F se contenta de répondre :
   - Vous n’avez pas besoin de le savoir. Sachez juste que personne ne l’a vu entrer ni sortir. Il utilise donc un réseau de passages secrets réservés aux conseillers. Nous sommes ici pour trouver l’entrée.
   Il vit aussitôt qu’Atlyn prenait peur. C’était une chose que d’être surprise par des agents haut placés dans les appartements d’Aunta. Mais ce serait beaucoup plus grave de se promener dans les couloirs réservés aux conseillers. F se vit donc dans l’obligation d’en ajouter un peu :
   - Ecoutez, votre époux a été tué dans votre appartement, non ? Personne n’avait vu qui que ce soit y rentrer ou en sortir. Il devait s’y trouver un tel passage, mais nous n’avons pu le trouver. De plus, nous avons le droit de nous y rendre. Nous répondons aux ordres directs de l’Imperator. Ceci justement au cas où un conseiller serait impliqué.
   La mention du meurtre de son époux sembla remettre Atlyn dans la bonne voie. Cependant, le mâle vit bien que quelque chose la perturbait encore. Elle finit par demander :
   - Mais… Chef…
   - Tu peux m’appeler Flonn.
   - D’accord… Flonn. C’est vrai que ta position pourrait expliquer le mépris que tu montrais pour le premier conseiller, mais ton comportement était celui de quelqu’un qui n’apprécie pas l’Empire.
   La femelle Ff durcit davantage son visage :
   - C’est le cas, oui…
   F reprit avant que son alliée ne fasse une bourde :
   - Oui, Flonn est d’origine sauvage, tout come moi, d’ailleurs. Mais justement, l’Imperator recrute les membres de son unité spéciale en fonction de leurs capacités, et pas de leur loyauté. Et la manière de voir de Flonn permet d’imaginer des plans auxquels un impérial de naissance n’aurait jamais songé. D’ailleurs, elle sait qu’elle ne trouvera jamais meilleure situation. Elle est trop intelligente pour trahir.
   Ce dernier point avait été particulièrement appuyé. Grognant, Flonn acquiesça vaguement. Toujours un peu perdue, Atlyn posa la mauvaise question :
   - Alors, le sauvage qu’on pourchassait, c’était Repos ?
   F vit que les yeux de Flonn lançaient des éclairs, et un moment, il craignit qu’elle ne dégaine son pistolaser. Il plaça une main sur son avant-bras pour la retenir et décida de répondre lui-même :
   - L’affaire a été réglée. Nous avons déjà perdu beaucoup de temps, il faut nous remettre au travail. Vous êtes ingénieur, vous aurez peut-être une meilleure idée que nous sur la façon dont on peut ouvrir un tel passage secret.

   Et en effet, Atlyn montra vite son utilité. Au début de sa carrière, elle avait étudié un dispositif qui projetait une image en deux dimensions. L’application de base était de cacher des orifices dans les murs en les recouvrant d’une image holographique. En passant sa main sur les murs de la chambre à coucher, elle finit par trouver un tel orifice au raz du sol. Le trou devait faire dix centimètres de large et à moins de passer sa main à travers, rien ne pouvait laisser supposer la présence du moindre interstice.
   Une fois les deux Ffs présents, elle s’accroupit et tâta l’intérieur du trou. Bien qu’elle ne puisse voir à travers la projection holographique, elle sentit très nettement une poignée à l’horizontale sous sa main. Inspirant profondément, elle la fit tourner sur elle-même jusqu’à atteindre la position verticale.
   Et sous les yeux effarés de nos deux compères, elle disparut, comme aspirée dans le trou pourtant ridicule.
   Un court instant de silence plana sur la pièce, alors que F comme Flonn se félicitait d’avoir laissé quelqu’un d’autre toucher au mécanisme. Puis aussi soudainement qu’elle avait disparu, Atlyn réapparut. Elle se leva et leur demanda :
   - Bon alors, vous venez ?
   Puis elle reprit la poignée et se fit à nouveau aspirer.

   Après avoir eux aussi expérimenté les avantages du voyage par tube microscopique, nos amis se retrouvèrent dans une grande salle qui ne ressemblait en rien au reste du palais. Les murs dorés et les meubles luxueux avaient laissé place à des murs et un sol blancs immaculés et à des nombreux systèmes électroniques répartis tout autour et au centre de la pièce. La différence était telle que Flonn demanda :
   - On est toujours dans le palais, là ?
   Bien qu’impressionnée elle aussi, Atlyn répondit :
   - Je crois, oui. J’ignore quand un tel système de téléportation a bien pu être mis au point, mais s’il fonctionnait sur les longues distances, l’Empire l’utiliserait pour son armée. Je pense qu’il doit y avoir un lien physique entre la poignée de ce coté et celle de la chambre d’Aunta. Il faut impérativement que je me renseigne dans les archives des labos.
   F coupa court à ces explications :
   - Oui, eh bien vous ferez vos recherches plus tard, parce que là, on a quelque chose à faire. Flonn, tu restes avec notre amie, je vais jeter un coup d’œil dans le coin.
   La femelle Ff devint soupçonneuse. Elle ne savait pas où ils étaient tombés, mais il y avait fort à parier qu’aucun membre du groupe de F ne s’était jamais retrouvé aussi près des quartiers de l’Imperator. Peut-être même s’y trouvaient-ils. Deux portes assez petites se faisaient face au Nord et au Sud et une grande double porte métallique occupait une partie du mur Ouest. Du coté Est, plusieurs poignées de téléportation étaient alignées, un petit numéro accroché au dessus de chacune d’entre elles.
   Le mâle se dirigea vers la porte Nord. Flonn soupçonna qu’il ne cherche à la prendre de court. S’il arrivait à prendre la place de l’Imperator d’une façon ou d’une autre, elle représenterait un danger pour lui et il essaierait de se débarrasser d’elle. La jeune Ff voulut le suivre, mais d’un autre coté, cette pièce contenait sûrement des éléments importants. La plupart des machines semblaient trop compliquées, mais il y avait quelques écrans et Flonn commençait à comprendre comment on faisait marcher ces trucs. Et puis l’ingénieur était à côté d’elle, elle pourrait toujours l’aider.
   - Si tu trouves l’Imperator, tu m’appelles…
   F se retourna pour lui faire un clin d’œil et retourna à sa porte. Avant que Flonn ne puisse s’approcher du moindre écran, il la rappela néanmoins :
   - J’ai un problème.
   - Déjà ?
   - Cette porte ne s’ouvre pas. J’aurais besoin de vous, Dame Atlyn.
   En grognant, Flonn se résolut à suivre la Aa. Devant la fameuse porte, elle trouva ses deux compagnons bien ennuyés.
   - Bah alors ? Vous n’avez qu’à essayer une autre porte si celle-là est fermée.
   Embarrassé, F dut ajouter :
   - C’est-à-dire que cette porte m’intéresse tout particulièrement.
   - Et pourquoi donc, s’il-te-plait, mon cher « allié » ?
   Le Ff fixa Atlyn de façon insistante. Celle-ci comprit le message.
   - Oh. Probablement un secret que je ne dois pas entendre. Je m’éloigne.
   Une fois qu’elle fut suffisamment loin pour que F soit sûr qu’elle n’entendrait rien, il dut expliquer son raisonnement à Flonn :
   - Tu vois, je crois que nous sommes dans les quartiers de l’Imperator. La poignée dans la chambre d'Aunta était orientée droit vers eux. Si la téléportation s’est effectuée en ligne droite, à quelques détours près, nous avons dû atterrir en plein dedans.
   Flonn fit de son mieux pour masquer son excitation et continua sur un ton posé :
   - Et qu’est-ce qui te fait dire qu’on est allé en ligne droite ?
   - L’ingénieur vient de dire qu’elle pensait qu’il y avait un lien physique. Si un câble relie les deux poignées, il est logique de les avoir placées le plus proche possible l’une de l’autre.
   - D’accord. Jusque là, je te suis. Mais alors pourquoi cette porte précisément ?
   - Si j’en crois mon sens de l’orientation, la porte à l’autre bout est celle qui mène dans l’antichambre qui nous ramènera au palais. Aucun intérêt, autre que de pouvoir sortir d’ici. Mais pour ça, il nous reste toujours les téléporteurs.
   - Et la grande double-porte ?
   - Vu sa taille, il pourrait sembler qu’elle mène à un endroit encore plus important, mais si l’Imperator utilise une petite porte pour accéder à l’antichambre, il est tout à fait possible qu’il utilise le même genre de porte dans ses quartiers. Si j’en crois mon raisonnement, mais j’avoue que c’est un peu un coup de dés, cette petite porte mène aux appartements de l’Imperator et les grandes portes mènent aux quartiers des conseillers.
   - Mouais…
   - Et le fait qu’on n’arrive pas à l’ouvrir me conforte dans ce raisonnement.
   Sa curiosité piquée au vif, Flonn décida de tourner elle-même la poignée de la porte, quitte à forcer comme une brute. Ce ne fut même pas nécessaire. S’attendant à de la résistance, la femelle poussa un peu trop fort et tomba lamentablement la tête la première lorsque la porte s’ouvrit.
   - Aï-euh !
   - Tu as fait quoi ?
   - J’ai juste tourné cette putain de poignée ! Ne me dis pas que tu n’avais même pas essayé !
   F ne répondit rien et enjamba la femelle toujours vautrée au sol. Bien sûr qu’il avait essayé de tourner la poignée, mais celle-ci avait bigrement résisté. Cette histoire ne lui plaisait pas. Quelque chose ou quelqu’un avait déverrouillé la porte pour eux.

   Quand Flonn se releva en se frottant le nez, elle jeta un rapide coup d’œil dans la pièce qu’elle venait d’ouvrir. Elle n’y vit rien de plus palpitant que ce qui se trouvait dans la pièce principale et surtout, elle n’y vit aucune autre sortie. Que F s’amuse donc à y farfouiller.
   Se retournant, elle vit que l’ingénieur Aa avait suivi son idée initiale et tapouillait sur un clavier devant un écran. Autant aller vérifier ce qu’elle faisait.

4) Géographie et sciences physiques

   Les deux agents spéciaux avaient l’air un peu paumés. On aurait dit qu’ils ne connaissaient pas cet endroit. Pourtant, le nombre de poignées de téléportation sur le mur prouvait que l’endroit devait être fréquenté. Se pouvait-il que le conseiller véreux puisse avoir son propre réseau de téléportation ?
   Pendant que les deux Ffs tapaient la discute devant la petite porte, Atlyn se dit qu’elle devrait en profiter pour étudier les ordinateurs au centre de la pièce. Peut-être que l’un d’eux contiendrait des informations intéressantes. A peine l’écran s’alluma-t-il que Flonn déboula pour la surveiller. Voyant le fond qui apparaissait, la Ff demanda :
   - C’est quoi, ça ?
   - Comment ça ?
   - Le quadrillage, là. Ca représente quelque chose ?
   Atlyn n’en revint pas. Le quadrillage en question était une carte du monde en deux dimensions, tout ce qu’il y avait de plus connu. La femelle Aa se rappela que l’autre Ff lui avait dit que Flonn était d’origine sauvage. Se pouvait-il que l’Imperator l’emploie à son service sans lui enseigner un minimum de géographie ?

   Plus étonnée qu’inquiète, elle décida de lui expliquer :
   - C’est une carte du monde. Par souci de commodité, elle est centrée sur la capitale de l’Empire Métallique. La bande rouge représente la position occupée par l’Ennemi. Ce n’est qu’une représentation approximative. La vérité est que nous ne savons absolument pas jusqu’où il s’étend vers le Nord.
   - Et la grosse tâche noire ?
   - Eh bien, c’est l’Empire, bien sûr ! Enfin, pas vraiment. C’est juste une représentation de l’Anneau. Si on rajoutait les nombreux Complexes, tu verrais que l’Empire couvre un territoire bien plus vaste.
   Flonn en fut soufflée. Fiorana n’avait pas mentit, l’Anneau allait bien d’un bout à l’autre du monde.
   - Les tâches grisâtres représentent de grandes formations montagneuses. Il y en a bien d’autres, mais soit elles sont trop petites pour apparaître sur cette carte, soit nous ne les avons pas encore découvertes. Le monde est vaste et nous sommes encore loin de l’avoir totalement exploré.
   Voyant à quel point Flonn était perdue, Atlyn en profita pour lui donner une petite leçon :
   - Tu vois, nous avons découvert il y a bien longtemps que les corps quels qu’ils soient s’attirent entre eux. L’attirance est fonction de leur masse et de la distance qui les sépare. Tu me diras que le sol étant une très grosse masse, nous devrions tous être attirés par lui, vers le haut. C’est exact, mais tu ne tiendrais pas compte du brasier. Nul ne sait ce qui se trouve dedans et il est fort probable que personne ne le découvre jamais, mais sa masse doit être tellement élevée qu’elle nous y attire davantage.
   Flonn avait un mal fou à suivre, mais elle se concentrait pour essayer de comprendre.
   - Puisque tu viens de l’extérieur de l’Empire, tu as dû remarquer toutes ces cascades qui tombent en pleine jungle. L’eau n’est pas perdue pour autant. En s’approchant du brasier, elle s’évapore et retourne à la terre où elle s’infiltre et remonte par capillarité jusqu’à de grandes réserves d’eau souterraines qui se vident à la même vitesse qu’elles se remplissent par des orifices qui donnent les fameuses cascades. C’est un cycle perpétuel qui nous permet de ne jamais manquer d’eau. Bien sûr, dans l’Anneau et les dômes des Complexes, c’est très différent, l’eau est recyclée artificiellement…
   Ces histoires d’eau, de masses dans le brasier et de formations rocheuses étaient certes passionnantes (et j’interdis au lecteur de dire le contraire), mais une question beaucoup plus importante perturbait Flonn.
   - Et il y a quoi sur les bords ? C’est la fin du monde ?
   Atlyn manqua en tomber à la renverse. C’était quand même un principe fondamental connu de tous !
   - Personne ne te l’a jamais expliqué ? Si on sort par le Nord, le Sud, l’Ouest ou l’Est, on se retrouve au même endroit de l’autre coté de la carte.
   Flonn prit un moment pour digérer l’info. Effectivement, elle se souvenait que Fiorana avait essayé de lui expliquer le principe, mais sur le moment, elle s’en foutait un peu.
   - Il y a une limite précise à l’endroit où on est ramené de l’autre coté ?
   - Mais pas du tout. C’est juste que le monde se répète à l’infini où qu’on aille. Attend, tu vas mieux comprendre.
   Atlyn tapota l’écran en divers endroits, puis l'image s’éloigna.

   - C’est exactement la même qui se répète !
   - Exactement ! Et si je m’éloigne encore plus…

   - Et ainsi de suite, notre monde se répète à l’infini.
   Bouche bée, Flonn contempla la carte. Une telle conception de l’univers lui donnait le vertige. Toute contente de son petit effet, la Aa continua ses explications :
   - Bien que personne ne pourra jamais le prouver, nous pensons que c’est la même chose vers le haut et vers le bas. Ca expliquerait pourquoi la température se réchauffe quand on monte. Nous nous rapprochons du brasier ! Et ça expliquerait au passage pourquoi le sol ne tombe pas dans le brasier, il y est déjà rattaché par en-dessous. De toute façon, il y a sous le sol une grande poche d’air qui empêcherait le sol de tomber. C’est dans cette poche d’air que nous vivons ! Enfin, que vivent les sauvages, vu que l’Empire creuse le sol pour y bâtir ses villes.
   Bien qu’elle savait qu’elle ne comprendrait jamais la réponse, comme c’était le cas pour la majorité des explications ci-dessus, Flonn posa quand même la question, juste pour savoir si son interlocutrice pourrait y répondre :
   - Et pourquoi le fer est-il attiré vers le haut ?
   - A cause d’un champ magnétique. Tu sais, comme les aimants !
   - Oui, ça j’ai compris, mais pourquoi un tel champ magnétique ? Ah ah ! Tu ne sais pas, hein ?
   - En fait si, même si c’est encore une supposition improuvable. Il est fort probable que notre monde se déplace. Vers où ? On s’en fiche puisque de toute façon, où qu’il aille, il se répète. Toujours est-il que le tout se déplace, créant un champ magnétique et nous gratifiant, toutes les vingtaines de cycles environ, d’un tremblement de terre.
   - Bon, d’accord, je n’ai plus de question…
   Dépitée, Flonn se préparait à rejoindre F quand une idée lui traversa l’esprit.
   - Attends ! Si tout se répète, l’Ennemi…
   - Oui ?
   - Serait-il possible que l’Empire s’attaque lui-même ?
   Atlyn ne put s’empêcher de rigoler à cette idée.
   - Si vraiment l’Empire s’attaquait lui-même, à chaque fois que nous attaquerions vers le Nord, nous nous ferions attaquer depuis le Sud. Or ce n’est absolument pas le cas. Non, il s’agit bien d’une autre puissance qui a réussi à créer une infrastructure qui fait le tour du monde. Et en construisant vers le Sud, l’Imperator espère un jour pouvoir attaquer l’Ennemi depuis le Nord.
   Un peu déçue que sa supposition se soit révélée fausse, Flonn s’enferma dans le mutisme et laissa Atlyn chercher ce qu’elle voulait sur l’écran. C’est alors que la jeune femelle eut une nouvelle idée, moins bête.
   - Une autre question ! Supposons que je me dirige dans une direction quelconque, mais en ligne droite, se peut-il que je rencontre une autre moi ?
   - Non, impossible.
   - Pourquoi ? Tu m’as bien dit que le monde se répétait. Il doit donc exister une infinité d’autres Flonn.
   - Tout à fait, mais elles font toutes la même chose que toi. Si tu pars vers l’Est, elles partiront toutes vers l’Est et jamais tu ne pourras en croiser une seule.
   Ca semblait logique, mais alors comment expliquer l’existence de Chef ? Cette histoire perturbait beaucoup Flonn.
   - Bon d’accord. Mais c’est encore une hypothèse, je suppose. Personne n’a trouvé de preuve tangible que le monde se reproduisait parfaitement à l’identique ?
   - Non, effectivement, mais ça semble logique. Et au cours des millénaires d’existence de l’Empire, personne n’a jamais remarqué la moindre anomalie.
   Hochant la tête, Flonn recula pour laisser Atlyn continuer ses recherches. Il y avait donc bien possibilité que cette « Chef » soit une autre Flonn qui aurait réussi par un moyen ou un autre à se détacher de ses doubles et qui avait voyagé jusqu’ici. Ce n’était qu’une possibilité, mais pour l’instant, la jeune Ff n’en voyait pas d’autres. Il faudrait faire avec.
   Elle fut tirée de sa rêverie par une exclamation de l’ingénieur Aa. S’approchant de l’écran, la jeune femelle vit qu’Atlyn avait lancé une vidéo. Elle trouva le contenu fascinant…

5) Premier aperçu de l’Ennemi

   La scène était un paysage à l’envers éclairé d’une lumière orange, comme d’habitude, mais on n’y voyait aucun arbre. Le sol était assez loin vers le haut, mais on devinait que la terre était boueuse et en très mauvais état. Flonn n’avait jamais vu un tel paysage, mais elle devina assez facilement où il se trouvait, car il était encombré de machines de guerre.
   Apparemment, la scène était prise par un spider-bug ou une nouvelle version plus performante. Au dessus de lui avançait une masse de cuirassés particulièrement énormes, tous peints en noir, comme la Ff n’en avait jamais croisé. Des armes dépassaient de tous les côtés et les hélices semblaient plus larges que d’habitude. Encore plus haut, des hordes d’araignées métalliques avançaient à même le sol. Rien à voir avec les spider-warrior. Celles-là faisaient dix fois la taille des bestioles du Complexe et elles portaient un énorme canon sur le dos, en plus de nombreuses autres armes disséminées ici ou là. Pour compléter le tableau, de plus petits appareils volaient en slalomant entre les plus grands vaisseaux ou entre les pattes des araignées. Cette armada avançait dans la même direction, implacablement.
   Dommage qu’il n’y avait pas de son, ça aurait sûrement été très impressionnant. Surtout avec les explosions. Différents projectiles commencèrent à zébrer l’image alors que la caméra avançait et se rapprochait du cœur de la bataille. Quelque part au sol, une araignée métallique explosa. Aussitôt, un cuirassé vint se positionner au-dessus et plusieurs grandes pinces récupérèrent les débris. Flonn ne vit pas ce qu’il en fit, car la caméra avançait trop vite. Celle-ci traversa une sorte de no man’s land dans lequel on ne voyait que des débris et où les tirs en provenance des deux cotés laminaient le sol, envoyant une pluie discontinue de terre sur le robot espion, qui esquiva agilement et continua sa course.
   Il arriva enfin à l’armée ennemie. Et là, il n’avança pas plus parce que son espérance de vie en eut été fortement réduite. Tout comme l’armée Impériale, l’armée Ennemie était en métal et avançait sans discontinuer. Par contre, elle arborait plutôt une couleur argentée. Au sol, Flonn distingua deux types différents de véhicules à chenilles. Certains, assez petits, slalomaient pour faire des cibles plus difficiles et tiraient au laser quand le refroidissement le leur permettait. Les autres, nettement plus gros, atteignaient presque la taille des araignées de l’Empire. Ceux-là étaient criblés d’impacts, mais continuaient d’avancer jusqu’à destruction totale. Sous ces unités terrestres, on voyait de grandes sphères volantes munie de pinces. Elles ne semblaient pas attaquer, mais Flonn devina qu’elles devaient être la cause des grosses explosions dans l’armée d’en face. Une sorte d’attaque à distance invisible.
   La jeune Ff fut très surprise de la différence notable entre les technologies employées par les deux cotés. Elle comprit pourquoi Atlyn avait ri quand elle avait lancé l’hypothèse que l’Ennemi pouvait être l’Empire. Les deux armées étaient en métal, les deux employaient des lasers, et les deux semblaient aussi puissante l’une que l’autre ; mais il était évident qu’elles ne venaient pas du même endroit.
   Flonn soupira. Si l’Ennemi avait les mêmes visées territoriales que l’Empire, il faudrait l’éliminer aussi et ça risquait de ne pas être une partie de plaisir. Peut-être F avait-il raison… Peut-être faudrait-il utiliser l’Empire Métallique pour détruire l’Ennemi, avant de dissoudre définitivement l’Empire. Mais en quoi un changement de leader changerait-il la situation ? D’autres villages sauvages se feraient détruire, et rien ne disait que F et elle seraient plus fort contre l’Ennemi que l’Imperator et ses conseillers actuels.
   En repensant à l’Imperator, Flonn se rappela qu’elle était d’abord là pour se venger. L’Imperator devait payer pour la mort de Fant, et pour la suite, il serait toujours temps d’y réfléchir plus tard.

   Atlyn était hypnotisée par ce qu’elle voyait. Elle savait que la guerre contre l’Ennemi faisait rage sur toute la largeur du monde, mais jamais elle n’aurait imaginé un tel déploiement de ressources. Les deux camps semblaient vouloir mettre tout en jeu dans cette guerre. Machinalement, elle chercha à faire apparaître les informations sur cette vidéo. Peut-être l’enregistrement remontait-il aux débuts de la guerre. Les affrontements s’étaient surement calmés maintenant.
   Quand la date et l’heure apparurent, elle ne put cacher son étonnement. Flonn lui demanda alors :
   - Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui est écrit ?
   - Ce n’est pas un enregistrement. Ce que nous voyons là est filmé en direct…
   La Ff écarquilla les yeux :
   - Eh bien ! On a dû tomber en plein pendant le coup de feu.
   - Je ne crois pas. Ces chiffres sur le coté indiquent en temps réel les pertes de ressources et d’unités militaires. Ils ne sont pas plus élevés maintenant que d’habitude. Regarde, on peut comparer avec l’heure de notre choix.
   Une pensée effrayante traversa alors l’esprit d’Atlyn avec un temps de retard.
   - Attends... Tu ne sais pas lire ?
   - Bien sûr que non. F t’a dis que j’étais une sauvage, non ?
   - Oui, c’est vrai, il l’a dit. Pardon.
   La femelle Aa tâcha de masquer son angoisse. Elle se souvenait très bien que Chef savait lire. Une phrase de Flonn lui revint en mémoire : « Encore une qui a rencontré mon double maléfique. ». Sur le moment, elle n’avait pas fait attention, mais à la lumière de cette nouvelle information, il devenait clair que Chef et Flonn étaient deux personnes différentes. Pourtant, elles se ressemblaient tant ! Atlyn réfléchit à toute allure sur ce qu’elle devait faire. Elle n’eut même pas besoin d’arriver à une solution car les doubles portes s’ouvrirent soudain en grand. Levant les yeux, les deux femelles aperçurent le premier conseiller qui rentra tranquillement, habillé de ses somptueuses robes pourpre et violette. Il n’eut même pas l’air surpris quand il s’exclama :
   - Tiens ! Chef de mon cœur, quelle heureuse surprise !

   Sans perdre de temps, Flonn sortit son pistolaser, mais un grand nombre de petites araignées métalliques arrivèrent au plafond et sur les murs tout autour du conseiller.
   - Je vous présente les premiers prototypes de Meta-scout. Plus petits que les Skorp-scout, ils conservent le même armement et parviennent à se déplacer sur des parois verticales. Nous leur avons laissé la capacité de reconnaissance vocale leur permettant d’agir au moindre ordre des personnes responsables, dans le cas présent, moi.
   La jeune Ff jeta un regard autour d’elle. La porte Sud était un poil trop loin, mais les poignées étaient à deux pas. Saisissant le bras de la Aa, Flonn prit une poignée et la tourna.
   Puis la tourna encore.
   Même topo, il ne se passa rien. Secouant la tête, le conseiller ajouta :
   - Allons, Chef. Je sais que tu me prenais pour un con, mais au point de laisser les poignées de téléport activées avant de venir vous arrêter ? Tss…
   Atlyn se tourna alors vers Flonn :
   - Il se passe quoi, là ? Qu’est-ce que le premier conseiller fait là ?
   Improvisant, Flonn lui répondit :
   - C’est lui, le traître. Voilà pourquoi on ne t’avait rien dit.
   Passablement choquée, l’ingénieur retourna son attention sur celui que Chef avait surnommé Sous-fifre. Le premier conseiller, un traître ? Ca la dépassait. Et pourtant, une des poignées de téléport menait dans la chambre d’Aunta, bien connue pour ses magouilles.
   Sans hésiter, l’ingénieur s’avança devant le clavier de l’écran qu’elle consultait et pianota trois mots. Intrigué, le conseiller demanda :
   - Tu espères faire quoi, là ?
   Comme pour lui répondre, la moitié des ordinateurs de la pièce se mirent à fumer et s’éteignirent. Hélas pour lui, il en fut de même pour la totalité de ses Méta-scout, qui tombèrent inertes au plafond.
   Le Ff jeta un coup d’œil étonné autour de lui, puis lorsqu’il eut compris, il énonça calmement :
   - Ah. J’avais oublié que les ingénieurs connaissaient aussi le code qui permet aux ordinateurs de déclencher une courte impulsion électromagnétique. Avec toutes ces sécurités, on en vient à se mettre en péril nous-mêmes… Au fait, je peux savoir pourquoi tu l’aides ?
   Flonn préféra ne pas laisser la situation s’éterniser et pointa son pistolaser sur le conseiller qui ajouta :
   - Bon. Là, je crois que je suis dans la merde…
   Avec un sourire sadique, la femelle répondit :
   - Je crois bien, oui.
   Malheureusement, elle n’eut pas le temps d’appuyer la détente que la porte Nord s’ouvrit avec fracas pour laisser passer un F terrorisé. Il ne prit pas le temps de regarder autour de lui avant de rentrer violemment dans Flonn et de l’entrainer avec lui vers la sortie Sud en criant :
   - On se casse, on se casse, on se casse !
   Laissant ses instincts prendre le dessus, la jeune femelle décida de suivre son allié, mais elle jeta quand même un dernier regard derrière elle. Ce qu’elle vit lui glaça le sang. Apparaissant dans l’encadrement de la porte Nord à travers un brouillard de fumées vertes, l’Imperator pointa son bras droit vers eux et un violent impact envoya Flonn buter contre F alors que dans son épaule droite éclatait une douleur déchirante. Elle perdit vite connaissance.

6) Repli stratégique

   Avant d’aller plus loin et pour garder le lecteur dans un suspens insoutenable, je vais opérer un léger retour dans la narration.
   Flonn avait laissé F pénétrer seul dans la petite pièce au Nord. En plein centre se trouvait une espèce d’autel surélevé, fait d’une sorte de métal verdâtre. Ce même métal recouvrait tous les murs et, associé à la faible luminosité, donnait au visiteur l’impression d’être plongé dans un brouillard marécageux. L’expérience était très déroutante pour qui n’avait jamais vu de marécage de sa vie.
   Comme Flonn l’avait si bien repéré, il n’y avait pas d’autre issue dans cette pièce que celle par laquelle ils étaient entrés. Par contre, F se garda bien de signaler à sa compagne ce qu’il avait aperçu au plafond. Une fois la femelle sortie, il s’approcha de l’autel et s’appuya dessus pour vérifier s’il avait bien vu. C’était le cas.
   Plusieurs bras métalliques sortaient du plafond au centre de la salle. Ces bras étaient tous repliés vers le haut et tenaient chacun une pièce métallique noire différente. L’objet qui avait attiré F était un casque à cornes doté d’une grille de respiration et de traits monstrueux. Le Ff se permit un petit sourire en reconnaissant le casque de l’Imperator. Se tournant vers les autres bras, il comprit que chaque pièce métallique était un morceau de l’armure. Qui que soit l’Imperator, il ne passait pas sa vie dans sa tenue officielle et F venait de la trouver. S’il pouvait l’enfiler, il n’aurait plus qu’à trouver son utilisateur habituel et à le tuer, ce qui ne serait probablement pas difficile vu l’armement intégré à la chose. Après, qui pourrait deviner que la personne à l’intérieur avait changé ?
   Se frottant les mains, F se tourna vers le gros écran sur le mur Est. Il devait bien y avoir un moyen de faire descendre ces pièces d’armure, non ? En fouillant dans la liste d’options qui apparaissait, il se dit qu’il n’aurait même pas eu besoin de Flonn, finalement. Un peu dommage, mais il n’avait pas l’intention de se plaindre de sa situation.

   Après un bon moment à chercher, il trouva l’option « Assemblage de l’exosquelette ». C’était bien gentil, mais quand il voulu confirmer, il se prit un message d’erreur en pleine figure, assorti d’un superbe effet sonore façon Windows du plus haut irritant. F lu le message à voix haute :
   - « Impossible de lancer l’assemblage, le réceptacle est fermé. » Quel réceptacle ? Il se fout de moi, là ?
   Il n’était pas dans les habitudes de F de s’énerver, aussi se calma-t-il très vite. Il aurait bien apprécié un tabouret. Il aurait pu se mettre en tailleur à hauteur de l’écran et se curer tranquillement l’oreille. Ca l’aurait aidé à réfléchir…
   Le terme réceptacle lui disait quelque chose. Il l’avait vu dans une autre option un peu plus haut. Remontant la liste, il repéra enfin la commande. « Ouverture du réceptacle ». Ne sachant pas trop ce que ça donnerait, F confirma. Un raclement se fit entendre derrière lui et la partie supérieure de l’autel coulissa, comme le couvercle d’un cercueil. L’analogie n’est pas gratuite, car F comprit du même coup qu’il ne s’agissait en rien d’un autel, mais bien d’un réceptacle prévu pour contenir un corps. Levant les yeux vers les bras métalliques, il lui devint évident qu’il fallait s’allonger là-dedans pour que les bras robot l’habillent de l’armure. Il s’humecta les lèvres et se décida à avancer. C’est alors qu’il eut la désagréable surprise de voir une main à quatre doigt sortir du cercueil et agripper le bord. F déglutit et se retourna vers l’écran. Son mauvais pressentiment se confirma, un message affichait joyeusement : « Réceptacle ouvert. Assemblage de l’armure en cours. Attention, l’assemblage ne peut pas être annulé. »

   Voilà qui explique la situation. Nous retrouvons donc Flonn alors qu’elle reprend péniblement connaissance, non pas dans un lit douillet, mais trainée plus qu’autre chose dans les couloirs du palais par F. Celui-ci avait passé un bras dans son dos pour l’aider à avancer. Complètement dans le pâté, mais essayant quand même de marcher, elle demanda :
   - Il se passe quoi, là ?
   - Ah, tu es réveillée ! Ca tombe bien, on ne va pas tarder à avoir la moitié de la sécurité du palais sur le dos. Je ne m’étais pas trompé, nous étions bien dans les appartements de l’Imperator. Il n’a pas été difficile de sortir et je doute que la grosse armure nous suivra dans le palais. Par contre, le premier conseiller avait l’air agacé et il va forcément sonner l’alerte. Tu peux marcher ?
   - Je crois…
   Un bref essai montra qu’elle n’avait plus aucun équilibre. F la rattrapa et continua sous le regard curieux des nobles qui se demandaient pourquoi un serviteur trainait-il comme ça une militaire.
   - Bon, tu vas quand même rester appuyée contre moi. Je cherche un couloir dégagé pour qu’on puisse rentrer sans être vus dans les couloirs de service. Ca va mieux ton épaule ?
   - Mon épaule ?
   Tournant la tête, Flonn s’aperçut qu’en effet, son épaule droite semblait en charpie. Enfin, à vrai dire, on ne voyait pas grand-chose, mais le vêtement était déchiré et il y avait du sang partout. Par contre, elle ne sentait rien, ce qui n’était pas forcément une bonne nouvelle.
   - Pourquoi tu m’as sauvée ?
   - Figure-toi que moi, je ne sacrifie pas les personnes sous mes ordres ! Je t’ai demandée d’être mon alliée, alors tant que tu ne te dresses pas contre moi, je te considérerai comme telle.
   Flonn préféra ne rien dire, mais elle n’en pensa pas moins que dans l’autre sens, elle aurait laissé F crever. Ce qui ne l’émut pas plus que ça. Plutôt moins, en tout cas, que le cri qui retentit derrière eux :
   - Arrêtez-vous !
   Les deux Ffs se retournèrent pour apercevoir cinq soldats de la sécurité, leurs pistolasers pointés droit sur eux, encadrant le premier conseiller. C’était ce dernier qui venait de les interpeller :
   - Rendez-vous maintenant et il ne vous sera fait aucun mal. Nous avons des questions à vous poser et vous êtes plein de ressources. Je suis sûr que l’Imperator pourrait avoir besoin de vous.
   Sentant F hésiter, Flonn préféra répondre :
   - Servir ce salopard ? C’est hors de question ! Va crever, sale avorton ! Je préférerai encore…
   Personne ne sut ce que Flonn aurait préféré faire, car un garde un peu trop nerveux avait interprété ces paroles comme une agression, et son tir venait de traverser la femelle de part en part. Elle resta un instant silencieuse, ne comprenant pas trop ce qu’il venait de lui arriver. Derrière elle, F profita de l’instant de flottement pour sortit son pistolaser et retourner le feu, espérant que les gardes iraient se mettre à l’abri. Ca ne marcha pas. Au contraire, les quatre qui n’avaient pas encore tiré en profitèrent. Le mâle Ff plongea dans un couloir transversal et atterrit durement à plat ventre. En se retournant, il vit que Flonn avait involontairement intercepté deux tirs qui l’envoyèrent au sol hors de vue. F ne perdit pas plus de temps, et se relevant en dérapant, prit la tangente.
   - Désolé, Flonn, mais là, je crois qu’il ne reste plus grand-chose à sauver.

   Sans Flonn pour le ralentir, F disparu bien vite. De toute façon, ses poursuivants étaient restés sur place et se faisaient crier dessus par le premier conseiller :
   - Mais c’est pas vrai ! Heureusement que j’avais dit que je la voulais vivante ! Je fais quoi, maintenant, j’interroge le cadavre ?
   Soupirant, le Ff regarda le cadavre en question qui trempait dans une mare de sang. Il s’apprêtait à appeler des serviteurs pour nettoyer quand il eut l’impression de voir quelque chose bouger. Il regarda mieux et vit qu’effectivement, Flonn essayait de se redresser sur les coudes. Bientôt, elle se retrouva à genoux, puis se releva en titubant.
   Le conseiller n’en revenait pas. Quand elle se retourna, il vit l’une des blessures se refermer spontanément. Le monde n’aurait pas été à l’envers, il se serait cru dans un épisode de Heroes.
   Quand elle se rendit compte qu’elle était toujours en vie et que ses poursuivants ne réagissaient pas, Flonn décida de prendre la fuite à une vitesse nettement trop élevée pour qui s’est mangé quatre tirs de pistolasers.
   Le conseiller sortit de sa torpeur :
   - Arrêtez-là !
   Le garde qui avait tiré en premier eut à nouveau un très mauvais reflexe et tira sur la femelle, ce qui lui vaudrait plusieurs jours d’arrêt et une fermeture définitive de toutes les voies de promotion. Effectivement, l’arme avait eut le temps de refroidir et le tir éclata la main gauche de la jeune Ff, qui ne ralentit pas pour autant. Les gardes se lancèrent à sa poursuite. Après de nombreux tours et détours dans les couloirs du palais, ils durent se rendre à l’évidence. Leur proie s’était échappée. Les traces de sang furent de moins en moins nombreuses au fur et à mesure de la progression de la petite équipe jusqu’à disparaître totalement. Généralement, c'était l'inverse... Arrivant tranquillement derrière ses soldats, le conseiller donna ses ordres :
   - Prélevez-moi des échantillons de ce sang. Il y a quelque chose que je dois vérifier. En attendant, je retourne interroger la Aa.

7) Biologie

   Atlyn avait agi contre l’Imperator. Cette simple idée était presque suffisante pour la rendre folle. L’Imperator était un dieu. Pire, il était LE dieu. Et elle avait suivi des êtres qui s’opposaient à lui. Elle les avait même sauvés. Elle se trouvait maintenant prostrée par terre en signe de soumission. Elle était restée dans la pièce des poignées de téléport. Il n’y avait plus un bruit. Peut-être l’Imperator était-il parti, mais elle n’osait pas relever les yeux, de peur de le trouver encore là. Avant qu’il ne parte, le premier conseiller avait demandé à l’Imperator de ne pas la tuer. Le dieu vivant ne recevait pas d’ordres, mais il était assez sage pour écouter ses conseiller, aussi était-elle toujours en vie.
   Après une attente qui lui sembla durer une éternité, elle entendit une porte s’ouvrir et le premier conseiller s’adressa à elle :
   - Tu es restée là ? C’est bien, ça m’évitera d’avoir à te courir après. Tes deux amis se sont enfuis, au cas où ça t’intéresserait.
   Relevant la tête, la femelle Aa constata qu’effectivement, l’Imperator était reparti. Elle se sentit l’air bête et se redressa. Penaude, elle réussit quand même à ajouter :
   - Ce n’était pas des amis. Ils m’ont trompée. Ils avaient dit qu’ils travaillaient directement sous les ordres de l’Imperator.
   - Et tu espères t’en tirer comme ça, Ailes ? Oui, je suis désolé, je ne connais pas le nom de chaque habitant du palais, alors tu m’excuseras si je t’appelle Ailes. Par contre, évite de m’appeler Sous-fifre…
   Nonchalamment, le conseiller Ff s’appuya contre la table centrale et l’observa d’un air inquisiteur. Atlyn constata qu’il n’était absolument pas accompagné et qu’elle aurait facilement pu l’agresser. Etait-il trop sûr de lui ou savait-il précisément ce qu’il faisait ? L’ingénieur entreprit de tout lui raconter. A la fin, le Ff hocha la tête :
   - D’accord. C’est le fait qu’ils enquêtaient sur Aunta qui t’a persuadée de leur bonne foi. Tu es bien un ingénieur : très forte pour tout ce qui est calculs mathématiques, mais complètement nulle dès qu’il s’agit d’analyser les êtres vivants…
   Atlyn encaissa l’insulte sans réagir. Sur ce coup-là, elle ne pouvait pas lui donner tort, elle avait été très mauvaise.
   - Et alors donc, tu es sûre qu’il ne s’agissait pas de Chef ?
   - Chef savait lire. Flonn non. Elle ignorait plein de choses sur le monde et sur l’Empire.
   Le conseiller devint songeur. La Aa l’entendit murmurer :
   - Des clones, peut-être…
   - Des clones ? Mais enfin, personne n’a la technologie…
   Elle s’interrompit. L’Empire Métallique n’avait pas la technologie nécessaire, mais l’Empire n’était pas seul au monde…
   - Vous pensez à l’Ennemi ? Ici, dans la capitale, au sein même du palais ?
   - Qui d’autre ?
   Atlyn resta sans voix. Aider de vulgaires sauvages était une chose, mais aider l’Ennemi…
   - Mais je croyais qu’ils étaient entièrement robotisés ! Qu’il n’y avait pas d’êtres vivants ?
   - Je le croyais aussi, mais après tout, il faut bien des êtres vivants au sommet pour manipuler les machines, non ? Apparemment, ils emploient aussi des Ffs. Au moins des Ffs…
   Puis le conseiller changea abruptement de sujet :
   - Enfin bon, parlons de toi ! Tu en savais trop pour qu’on te laisse regagner ta chambre comme si de rien n’était, mais je me targue d’être assez intelligent pour ne pas gaspiller le personnel compétent. Cette affaire doit rester parfaitement secrète, et j’ai besoin de quelqu’un pour analyser du sang. En es-tu capable ?
   - Du sang ? C'est-à-dire que je suis ingénieur, pas biologiste.
   - Tu es ingénieur de terrain, tu as eu une formation minimale de médecine.
   - Oui, certes. Enfin, je dois pouvoir repérer quoi que ce soit d’anormal, mais ne me demandez pas ce que c’est après.
   - Ca sera amplement suffisant. Oh, et comme tu risques de travailler avec nous un certain temps, autant que tu sois au courant. Aunta n’a pas tué ton époux, elle travaille comme agent secret dans le palais.
   - Pardon ?
   - Oui. En gros, elle faisait ce que tu pensais que tes amis Ffs faisaient. Tu crois vraiment qu’une noble pouvait vivre sa petite vie au palais sans servir à rien ? Bon, c’est vrai qu’elle peut être agaçante et qu’elle est un peu trop fière d’elle-même. Elle ne sera pas contente quand elle va découvrir que tu travailleras aussi pour nous dorénavant.
   - Mais… Mais mon mari enquêtait sur elle… C’est à ce moment là qu’il a été tué.
   - En fait, non, ton mari n’enquêtait pas sur elle. Il enquêtait pour trouver les personnes qui avaient posé des appareils d’espionnage dans sa chambre. Pour ne pas inquiéter la population à propos d’éventuels espions dans le palais, officiellement, on a dit que c’était sur elle qu’il enquêtait. Comme elle avait déjà une réputation sulfureuse, c’est très bien passé. Trop bien, à ce que je constate.
   - Mais les meurtres… Il y en a eu plusieurs. Si ce n’est pas elle qui les a commis, alors qui…
   - Je pense que nous venons de rencontrer les coupables. Et devine quoi, tu viens de les aider à m’échapper…

   F éternua violemment. Secouant la tête, il décida qu’il avait assez attendu et repartit dans le couloir. Il avait trouvé un abri temporaire dans un appartement dont l’occupant était absent. Le passe des serviteurs avait suffi pour y rentrer. Mais plus il restait, plus il risquait de se faire surprendre par le retour du propriétaire. De nouveau dehors, il tâcha de prendre l’air soumis des serviteurs et se dirigea vers les couloirs peu empruntés où il espérait rencontrer un autre membre de son groupe. Il fallait les avertir pour qu'ils quittent les conduits d’entretien. Les quelques meurtres à droite et à gauche pour protéger leurs secrets n’avaient pas causé trop de remous. Mais ce coup-ci, l’Imperator et ses conseillers allaient retourner le palais dalle après dalle. Hors de question de prendre le risque de s'aventurer lui-même dans les conduits. Il espérait juste que quelqu’un le remarquerait via un bug et viendrait lui parler. Malheureusement, il ne pouvait pas non plus se permettre de trop se montrer. Pour ce qu’il en savait, la sécurité du palais avait peut-être déjà investi son QG et surveillait le moindre serviteur qui ferait coucou devant les caméras.
   Alors qu’il réfléchissait à ses plans futurs, il croisa une noble qui errait aussi. Il garda bien son air soumis en la croisant, mais au dernier moment, la noble lui attrapa la manche :
   - C’est bon, F, fais pas l’innocent, je t’ai reconnu.
   Relevant les yeux, il aperçut un fantôme. D’un geste vif, il sortit son pistolaser et le colla contre les côtes de la femelle Ff.
   - Qui êtes-vous ?
   Soupirant, Flonn répondit :
   - F, c’est moi. Arrête de faire le con.
   - Flonn est morte. Qui êtes-vous ?
   Et c’est alors qu’il repéra les trous dans la tenue de la femelle. Des trous qui n’avaient pu être causés que par des pistolasers. De surprise, il recula d’un pas.
   - Flonn ? Mais que… C’est impossible !
   - Ben oui, je sais. Je suis la première surprise, mais je ne m’en plains pas. Les plaies se sont refermées. Pareil, ma main a été touchée, mais maintenant, elle n’a plus rien.
   - Ecoute, Flonn, je ne me plains pas non plus, mais j’ai assisté à suffisamment de batailles dans ma vie pour savoir qu’une blessure au pistolaser ne se referme pas comme ça !
   - Et qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? Que je les rouvre ? Bon, viens plutôt. Il faut qu’on trouve un endroit où se cacher le temps que ça se calme.
   - Ca ne se calmera pas tant qu’ils ne nous auront pas trouvés.
   - Oui, bah le temps qu’ils fouillent l’ensemble du réseau d’entretien, on trouvera bien un moment pour retourner chez Aunta, utiliser la poignée et régler son compte à l’armure noire. Cette fois-ci sans merder, de préférence. Tu connais mieux le palais que moi. Il y a un appartement vide dans le coin ?

*****

   Atlyn n’avait jamais eu autant honte. Pas même lorsque Aunta avait répandu des rumeurs diffamatoires à son sujet. Elle n’aimait toujours pas Aunta, qui était une petite prétentieuse et qui se la jouait sous prétexte qu’elle était agent secret. Mais toute la soif de justice et de vengeance qu’elle avait accumulée en croyant que la noble Aa avait tué son mari venait de se rediriger vers ces deux sauvages qui s’étaient joués d’elle.
   Elle avait vraiment de la chance que le conseiller n’ait pas décidé de la faire tuer. Si la sanction avait dépendu d’elle, Atlyn se serait donné la mort. A bien y réfléchir, le premier conseiller était un sadique de la pire espèce, parce que cette nouvelle chance était autrement plus humiliante qu’une simple mise à mort. Mais elle se sentait maintenant une dette de vie envers l’Empire Métallique et elle allait tout faire pour se rattraper.
   - Alors, ça avance ?
   Dans le petit local des quartiers de l’Imperator qu’on lui avait alloué, elle essayait d’analyser le sang que le premier conseiller lui avait donné. Cependant, il était resté derrière elle et la surveillait. Les appareils étaient à la pointe de la technologie, mais la présence du Ff était un peu stressante. Atlyn pensait d’abord qu’il ne lui faisait pas confiance, mais elle comprenait maintenant qu’il était en fait impatient de connaître le résultat.
   - Eh bien, c’est du sang tout ce qu’il y a de plus normal, enfin d’après les maigres connaissances que j’en ai. Si après vous me demandez de faire des comparaisons d’ADN, je ne sais pas combien de temps…
   - On s’en fout de l’ADN. Tu es à quel zoom, là ?
   - Le troisième, mais c’est amplement…
   - Je ne t’ai pas donné ce matériel de pointe pour que tu me fasses une observation digne d’un cours de Terminale ! Monte au huitième zoom !
   - Dans les cellules ou à l’extérieur ?
   - Je ne sais pas. Essaye les deux.
   - Ca m’aiderait si je savais ce que je cherchais…
   - Je ne suis pas sûr, mais je ne vois qu’une chose capable d’une telle régénération spontanée. Et je ne crois pas à la magie.
   Docilement, Atlyn fit ce qu’on lui dit de faire. Elle ne comprenait même plus ce qu’elle voyait. A un tel grossissement, elle pouvait aussi bien regarder un nucléide ou l’intérieur d’une mitochondrie et aurait bien du mal à faire la différence. Si ça se trouvait, ce microscope devait permettre de voir jusqu’au niveau moléculaire…
   A cette pensée, elle comprit enfin ce qu’elle voyait. C’était effectivement une molécule d’eau. La chimie n’était pas son fort, mais elle était quand même nettement plus douée que la moyenne. L’ingénieur comprit pourquoi le conseiller lui avait demandé, à elle, d’analyser ce sang. Ce n’était pas le sang en lui-même qu’il voulait analyser, mais sa structure moléculaire. Pour ça, ce n’était pas un problème, elle devait pouvoir y arriver.
   Après s’être promenée un peu partout dans la goutte de sang, Atlyn avait réussi à reconnaître chacune des molécules qu’elle avait vues. Et rien ne semblait étrange là-dedans. Derrière elle, elle sentit le mâle Ff qui s’impatientait. C’était bien gentil, mais on n’analysait pas une goutte de sang molécule par molécule. Surtout s’il n’y en avait qu’une d’anormale.
   La femelle laissa le microscope immobile un instant, le temps de souffler un peu. Sentant le regard du conseiller, elle soupira et revint à sa tâche. Elle découvrit alors qu’un atome avait disparu. Une réaction chimique ? Regardant autour de la molécule, elle ne trouva aucune autre molécule qui aurait pu s’accaparer cet atome. Elle revint à sa molécule de base, se disant qu’elle n’avait peut-être pas fait attention avant de lâcher le microscope, mais elle constata qu’un autre atome en avait profité pour se faire la belle également.
   Fort intriguée, elle resta un instant sur le reste de la molécule, surveillant. Et elle constata que l’atome n’avait pas vraiment disparu, juste rétréci. Mais plus elle le regardait, plus il rétrécissait. Il semblait même qu’il y avait de l’agitation autour.
   Un peu hésitante, la Aa passa au zoom 9 et poussa un cri de surprise. Réveillé en sursaut, le conseiller demanda :
   - Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
   - Des bestioles ! Il y a des bestioles plus petites que des molécules qui bouffent les atomes !
   - Des bestioles ? Quelles bestioles ? Regarde mieux !
   - Mais enfin, une forme de vie plus petite qu’une molécule, ça n’existe pas.
   - Raison de plus pour regarder mieux !
   Eloignant les mains de peur d’être infectée, ce pourquoi il était de toute façon bien trop tard, Atlyn regarda à nouveau dans le microscope la foule de petites bêtes qui s’excitaient autour de l’atome. En fait, elles n’étaient pas immobiles, elles semblaient sortir de l’atome. Continuant sa surveillance, la femelle Aa comprit alors que certaines bêtes arrachaient de la matière à l’atome (ne me demandez pas comment) pour fabriquer d’autres créatures. Ces bestioles se répliquaient en utilisant de la matière prise ailleurs. Si chacune d’entre elles continuait à se répliquer dans son coin, elles devaient se reproduire à une vitesse exponentielle. Passant au zoom 10, Atlyn comprit enfin.
   - Ce ne sont pas des bestioles.
   - Quoi donc alors ?
   - Vous l’aviez déjà compris. Ce sont des nano-machines. Mais elles sont ici beaucoup plus petites que tout ce que nous pensions pouvoir accomplir un jour. La nano-machine en tant que telle n’est encore qu’un rêve lointain pour le futur. Mais ça, ça dépasse toute conception actuelle. Ces nano-machines ne font même pas le dixième des nano-machines que nous pouvons espérer créer un jour.
   - Des risques d’infestation ?
   - Si ces bêtes sont programmées pour régénérer les tissus vivants, il est fort probable qu’elles se reproduisent dans chaque être vivant qui s’en est approché.
   - Fais immédiatement un test avec ton sang et avec le mien !

   Une demi-heure plus tard, Atlyn et le premier conseiller revenaient dans la salle principale où attendait l’Imperator. Celui-ci était assis devant un écran et faisait des recherches. En l’apercevant, la femelle Aa voulu s’agenouiller, mais le conseiller la releva brutalement par le bras :
   - Si tu fais ça chaque fois que tu le vois, tu vas l’agacer. Et crois-moi quand je te dis qu’il lui en faut peu.
   S’avançant, le mâle s’adressa à son Imperator :
   - Votre seigneurie, nous venons de terminer les tests sur le sang de la femelle Ff.
   D’une voix métallique, probablement artificielle, et sur un ton passablement ennuyé, l’Imperator demanda :
   - Et alors ?
   - Il est truffé de nano-machines. Ce sont elles qui ont pu guérir ses blessures aussi vite.
   La créature en armure sembla plus intéressée :
   - Des nano-machines ? Vous parlez de ces trucs que nos ingénieurs ne cessent de me promettre pour dans un bon siècle depuis maintenant une quinzaine de siècles ?
   - Il y a pire. Ce ne sont pas n’importe quelles nano-machines. Elles sont extrêmement petites, et par là, je veux dire « vraiment » très petites. De plus, quand les cellules sont mortes, elles ont cessé de fonctionner. Nous avons vérifié sur notre propre sang, les machines n’avaient aucun effet, elles ne se reproduisaient même pas. Il y a reconnaissance de l’ADN, vous pouvez en être sûr.
   L’Imperator se redressa brutalement au grand effroi d’Atlyn qui recula de deux pas.
   - Tu veux dire, comme…
   - Oui, comme celles-là.
   L’être de métal serra les poings, puis donna un grand coup sur la table métallique.
   - Le salaud ! Il a réussi !
   Atlyn se sentait prête à défaillir. Le simple fait de se savoir aussi près de lui était déjà déstabilisant, mais le voir se mettre en colère dépassait tout. Le premier conseiller ne semblait pas plus impressionné que ça. Il avait dû en voir, des colères. La femelle fut surprise du ton qu’il prenait pour parler. On aurait presque pu croire qu’il s’agissait de deux amis qui discutaient.
   - Il n’y a pas que ça, votre seigneurie. Je vous rappelle que l’un des inconnus a réussi à pénétrer dans votre chambre. Nous n’avons aucune idée de la technologie qu’il a pu employer. Et pour couronner le tout, on dirait que l’Ennemi a réussi à maîtriser la technique du clonage. La femelle correspondait à une inconnue déjà rencontrée, mais Ailes ici présente est persuadée qu’il s’agit de deux personnes distinctes et je suis prêt à la croire.
   L’imperator finit par desserrer les poings.
   - L’Ennemi nous a dépassés technologiquement. Je ne peux plus me permettre d’attendre. Je pars dès que possible.
   Le conseiller sembla désemparé :
   - Mais, et les deux terroristes ? Et personne ne dit qu’il n’y en a que deux !
   - Je vous fais confiance pour vous en occuper pendant mon absence. De toute façon, si je réussis, ça n’aura plus d’importance. Et si j’échoue non plus.
   - D’accord. Je ferai tout pour me débarrasser de cette menace.
   - Une question, conseiller. Avons-nous toujours les conduits d’entretien bâtis il y a quatre cents ans ?
   - Des conduits ? Euh, peut-être. Enfin, il faut que je demande aux techniciens s’ils servent encore. Pourquoi ?
   - Parce que de tels conduits me sembleraient un excellent point de départ pour votre enquête sur des agents infiltrés…

8) Essais vestimentaires

   Trois jours plus tard, F et Flonn retournaient dans la chambre d'Aunta. De nombreux militaires impériaux avaient un appartement qu’ils n’utilisaient qu’un ou deux jours par cycle, quand ils étaient de passage à la capitale. Nos deux comparses avaient donc pu trouver facilement de quoi se loger. Ils étaient restés sur leurs gardes, mais personne n’était jamais venu les déranger et le propriétaire avait pris soin de laisser le frigo garni au cas où deux fugitifs viendraient se réfugier chez lui, ou peut-être pour une autre occasion, mais on s’en fout. F avait eu raison de ne pas retourner dans ses quartiers. La sécurité du palais y avait fait une descente sanglante. Les quelques survivants avaient voulu se mêler aux serviteurs, mais ceux-ci avaient été tous remplacés sans exception. Personne ne savait précisément ce qu’il était arrivé aux anciens, bien qu’en fait tout le monde s’en doutait.
   C’en était donc fini du groupe bien organisé de F. Cette expédition serait donc la dernière quelle que soit son issue. Mais F était confiant. Maintenant, il savait à quoi s’attendre. Le problème serait davantage de savoir quoi faire après, vu que toutes ses installations de surveillance étaient détruites et que toutes les personnes qu’il voulait placer à des postes clés avaient disparu.
   Deux malheureux gardes avaient été placés en faction dans la chambre d’Aunta. L’un d’eux ne vit rien venir. L’autre eut une seconde pour voir venir et ça ne lui suffit pas. La poignée était toujours au même endroit. F eut une petite crainte à l’idée qu’elle ait été désactivée, mais quand il apparut dans les quartiers de l’Imperator, il soupira de soulagement. Aunta devait être trop importante pour qu’on coupe tout contact avec elle. Et avec la rébellion écrasée, les conseillers avaient dû penser que les deux gardes suffiraient. Devant la porte Ouest, F aperçu deux Meta-scout qui montaient la garde, mais rien devant la porte Nord. Sur le coup, il tiqua. Les conseillers ne voulaient-ils pas protéger aussi l’Imperator ? Histoire de ne pas prendre de risques, il laissa Flonn s’approcher de la porte Nord. Elle l’ouvrit sans problème et lui adressa un signe de tête pour lui signaler que tout se passait bien.
   Là, ça devenait vraiment trop simple. Le piège était un peu trop gros. Il décida d’attendre un instant, accroupi derrière la table centrale, pendant que Flonn rentrait dans la chambre de l’Imperator. Un instant, rien ne bougea, puis les doubles portes s’ouvrirent pour laisser passer une Aa paniquée en robe de conseiller qui se rua vers la pièce où avait disparu la jeune Ff. La Aa ne remarqua pas le mâle caché derrière la table et menaça Flonn de son pistolaser :
   - Comment avez-vous fait pour entrer ici ?
   Sachant que F la couvrait, la femelle Ff ne paniqua pas et répondit tranquillement :
   - Bah, comme la dernière fois, on a utilisé une drôle de poignée dans la chambre d’un noble, et pouf ! On s’est retrouvé ici.
   - Ne te moque pas de moi ! Je parle de cette pièce !
   - Cette question ! En poussant la poignée, gourdasse ! Tu veux que j'aie fait comment ?
   La conseillère sembla un instant désorientée par cette réponse, puis son regard se fit trouble quand F lui assena un violent coup de crosse sur la nuque. Il réfléchit un court instant, puis tira sur le corps. Il l’ignorait, mais il venait de tuer Aunta.
   L’enjambant, il pénétra dans la pièce qui lui rappela un fort mauvais souvenir. Mais cette fois-ci, plus de surprise. Il ouvrirait d’abord le réceptacle et Flonn serait là pour trucider tout emmerdeur qui en sortirait. Jetant un discret coup d’œil au plafond, il fut rassuré de bien y voir l’armure. F expliqua alors son plan à sa compagne :
   - Voilà. L’Imperator se trouve dans cette espèce d’autel. Je vais l’ouvrir, et avant qu’il ne puisse nous attaquer, tu vas lui trouer la peau.
   - Et c’est tout ?
   - Non, j’ai l’intention de le remplacer.
   - Et qui te dis que je te laisserai faire ?
   - Flonn, tu m’as toi-même parlé de cette vidéo sur l’Ennemi. Tu es d’accord qu’il doit être détruit ?
   - Oui, mais pourquoi faudrait-il que ce soit toi qui dirige l’Empire Métallique ?
   - Tu préfères le faire, peut-être ?
   Soupirant, Flonn dut s’avouer que non. Et F le savait avant même de poser la question. Elle voulait tuer l’Imperator, lui voulait prendre sa place. Leurs buts se complétaient. Cependant, elle n’appréciait pas de devoir laisser l’Empire Métallique exister. Quand F aurait détruit l’Ennemi, il continuerait de régner, c’était une certitude.
   La femelle regarda le Ff aux yeux violets. Il devait avoir quelques cycles de plus qu’elle. Pas tellement, mais quand même un peu. Dans la logique des choses, il devrait mourir avant elle.
   - Bon, d’accord. Je te laisse prendre la place de l’Imperator, mais à une condition.
   - Dis toujours…
   - Après ta mort, je veux te succéder.
   Le mâle écarquilla les yeux.
   - C’est tout ? Et qu’est-ce que tu feras alors ?
   - J’utiliserai mon pouvoir pour démanteler l’Empire Métallique.
   F sourit, puis hocha la tête :
   - Quand je serais mort, hein ? Pourquoi pas ? C’est d’accord, mais ne t’avise pas d’essayer de me tuer avant mon heure, sinon j’annule ce contrat.
   - Pas d’inquiétudes.
   De toute façon, si Flonn devait tenter de le tuer, elle ne le ferait que quand elle serait sûre d’elle. F devait le savoir aussi, parce qu’il conservait le petit sourire qu’il avait toujours quand on lui proposait un jeu amusant.
   - Bien, place-toi devant le cercueil, je l’ouvre.
   La jeune Ff agrippa son pistolaser à deux mains et se plaça de manière à pouvoir tirer facilement sur sa Némésis. Quand l’ordinateur annonça l’ouverture, elle sentit son cœur s’emballer. Ca faisait bien trop longtemps qu’elle attendait ce moment. Enfin, elle allait pouvoir venger Fant et tout son village. Et après l’Imperator viendrait le tour de l’Empire. Elle allait effacer cette civilisation de la surface du monde.
   Quand le couvercle bougea enfin, elle avala sa salive et regarda dans le réceptacle. Ce qu’elle y vit la pétrifia.

   F était sur des charbons ardents. Enfin, il allait pouvoir devenir la personne la plus proche du maître du monde. Et l’excitation ne serait pas finie, vu qu’il lui faudrait encore écraser l’Ennemi contre lequel l’Empire se battait depuis des siècles. Et… Et…
   Mais qu’est-ce qu’elle fait, cette conne ?
   - Euh, tu m’expliques ce que tu fous à bailler aux corneilles ?
   Devant lui, Flonn baissa son pistolaser et s’éloigna du réceptacle. Elle avait l’air agacé. Pris d’un soupçon soudain, F avança et regarda dans le cercueil.
   Il était vide…
   - Quoi ? Mais c’est pas normal ! Pourtant l’armure est là !
   Une réalisation percuta violemment son cerveau :
   - Merde ! Il doit en avoir plusieurs. Cet enfoiré s’est cassé. Je crains que nous ne le rencontrions à nouveau plus tard.
   - Eh bah moi, je ne le crains pas ! Merde ! Tu m’avais promis qu’on l’aurait !
   - Une minute, je regarde si je peux trouver où il est.
Rapidement, F retourna devant l’écran et chercha une connexion aux nouvelles du palais. Il n’eut pas de mal à trouver :
   - C’est bien ça. Il est reparti en campagne contre l’Ennemi. L’Impérieux n’est pas docké.
   Flonn envoya un coup de pied rageur dans une machine et jura en se rendant compte qu’elle s’était fait mal. Au passage, F tomba sur le rapport qui parlait de l’analyse du sang de Flonn. Il ne comprit pas tout, mais il n’apprécia guère. Jetant un regard vers la femelle qui se suçait le petit orteil, il comprit qu’elle ne devait même pas être au courant. Comment ces nano-machines programmées pour elle étaient-elles arrivées là ?
   Il fut tiré de ses pensées quand il entendit un attroupement de conseillers qui débarquaient dans la salle voisine et qui paniquaient lamentablement. Sur son écran, il n’eut pas de mal à trouver l’option « Fermer porte ». Les conseillers tambourinèrent et essayèrent même de tirer sur la porte, mais aucun d’eux ne parvint à l’ouvrir. Une fois de plus, il regarda Flonn. Le rapport disait qu’elle était probablement envoyée par l’Ennemi. Et le fait est qu’elle avait ouvert cette porte que même les conseillers pensaient impénétrable vu qu’ils n’avaient pas jugé bon de la protéger. Probablement une fonction secondaire des nano-machines.
   Allons, Flonn était une simple sauvage, pas vrai ? Enfin… A bien y réfléchir, il ne lui avait jamais posé de questions sur son village. Elle était intelligente, c’est sûr. Mais en même temps, elle était quand même un peu… primaire, non ?
   Bon, F était là pour prendre la place de l’Imperator et maintenant que la femelle et lui étaient bloqués ici, autant continuer. Il faudrait quand même rester sur ses gardes.

   Il fallut l’équivalent de vingt minutes à F pour trouver comment lancer l’assemblage de l’armure avec moyen d’annuler en cours de route. En théorie, tout devait bien se passer, mais il voulait être sûr qu’il ne courrait aucun risque. Dehors, les conseillers semblaient s’être calmés. Ils devaient attendre en se rongeant les sangs, espérant que les deux terroristes ressortiraient quand la faim se ferait sentir sans avoir causé trop de dégâts. F se permit un petit sourire en imaginant leurs têtes quand ils verraient sortir un nouvel Imperator.
   Quand tout fut prêt, il alla se placer dans le réceptacle. Avec les bras métalliques au-dessus, l’autel lui fit plus que jamais penser à un cercueil. Avec soulagement, il repéra à l’intérieur un petit panneau qui devait permettre quelques commandes telles que l’ouverture du couvercle. Il donna quand même ses dernières recommandations à Flonn :
   - Si jamais tu vois que quelque chose se passe mal, tu n’hésites surtout pas à annuler. Au pire, on pourra toujours recommencer après.
   - Oui, oui.
   La femelle se tenait près de l’ordinateur. Si elle voulait tenter un coup fourbe, ce serait maintenant, mais F ne voyait vraiment pas quelle raison elle pourrait avoir d’en faire un. De toute façon, il n’avait plus le choix. Il n’avait jamais été aussi près de son but ultime.
   - Lance l’assemblage.

   La Ff appuya presque nonchalamment sur le bouton, puis lorsque la douzaine de bras métalliques s’animèrent, elle sorti son pistolaser, prête à s’en servir si jamais F avait des idées malsaines une fois devenu l’Imperator.
   Devant elle, les différentes pièces d’armures se mirent à descendre comme dans un ballet. Plusieurs morceaux disparurent dans le cercueil où se tenait le mâle. A chaque fois, un bruit métallique retentit alors que l’armure se mettait peu à peu en place. Les bras métalliques vides remontèrent vers le plafond. Le casque fut la dernière pièce à daigner bouger, mais avant même qu’il ait pu atteindre le réceptacle, F se mit à hurler.
   La jeune Ff sursauta et en lâcha même son arme. Mais le hurlement continuait. Il se passait quelque chose, il fallait tout annuler ! Se jetant sur l’écran, Flonn ne prit pas le temps de réfléchir et lança l’annulation, comme F le lui avait montré. Les bras métalliques s’arrêtèrent, puis repartirent, enlevant les pièces d’armure une par une, effectuant le ballet inverse. Finalement, F cessa de crier, puis Flonn le vit passer son bras par-dessus le bord du cercueil. Difficilement, il se hissa hors du réceptacle et tomba faiblement à coté. Elle se précipita pour voir ce qui n’allait pas. Apparemment, le mâle respirait encore, même s’il semblait à bout de souffle. Il se tenait recroquevillé.
   La jeune Ff l’aida à se relever, mais même debout, il semblait faible et continuait de se tenir courbé.
   - Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Il y avait un mécanisme de défense ?
   Après avoir repris plusieurs fois sa respiration, F réussit enfin à répondre :
   - Non, mais l’armure n’est pas à ma taille. Elle est trop étroite.
   Ceci dit, il se laissa de nouveau tomber par terre en se tenant pitoyablement l’entre-jambe. Comprenant ce qu’il s’était passé, Flonn ne put se retenir et éclata de rire.
   - C’est ça, marre-toi. A ma place, tu rigolerais moins…
   Quand elle se fut un peu calmée, la femelle regarda la porte, puis le réceptacle.
   - Bon, et bien qu’est-ce qu’on fait, du coup ? Tu es tenté par la castration ?

*****

   Quelques minutes plus tard, les conseillers virent enfin la porte s’ouvrir. Comme un seul homme, ils pointèrent leurs armes vers l’ouverture, prêts à tout. Finalement, le mâle aux yeux violets sortit, les mains levées. Il n’y avait nul trace de la femelle, mais une brume verte se déversait par la porte, masquant la vue. Comme personne ne semblait vouloir intervenir, le premier conseiller prit la parole :
   - Approche. Garde tes mains bien en évidence. Comment es-tu rentré ? Où est ta copine ? Et pourquoi est-ce que tu souris comme ça ?
   - Il est possible qu’il y ait un petit changement de programme aujourd’hui…
   Derrière lui, à travers le brouillard, une autre silhouette se dessina, plus grande et plus massive. Chaque conseiller se sentit une forte envie d’aller aux toilettes lorsque l’Imperator apparut derrière le terroriste. Ce dernier n’avait pas l’air de s’en faire puisque son sourire s’élargit encore et qu’il annonça :
   - Changement de leader !
   La personne dans l’armure opéra alors une violente rotation du buste qui envoya son poing percuter la tête du premier conseiller. Celle-ci ne résista pas au choc et fut pulvérisée. Une voix synthétique déclara alors :
   - Ca, c’est pour avoir livré Fant à ton maître.
   Puis elle se tourna vers l’attroupement de conseillers :
   - Les objectifs restent les mêmes : détruire l’Ennemi. Voici F, le nouveau premier conseiller. Vous devez lui obéir comme si ses ordres venaient de moi. Ne tentez pas d’actes héroïques et votre quotidien ne devrait pas trop changer.
   Quelqu’un dans l’assistance tira alors sur l’Imperator. Le laser toucha l’armure de plein fouet, mais ne laissa pas même une égratignure. Furieux, le tireur jeta son arme de toutes ses forces, l’effet fut le même. Dans un réflexe de survie fort bien vu, chaque conseiller s’écarta soigneusement, ouvrant un petit passage jusqu’à l’agresseur. Flonn reconnut la femelle Aa qui les avait aidés à s’introduire jusqu’ici la première fois.
   - Eh bien… Aurions-nous une rebelle dans les rangs ?
   Haineuse, Atlyn répondit :
   - Salopards ! C’est vous qui aviez tué mon époux !
   Se tournant vers son nouveau premier conseiller, l’Imperator demanda :
   - Est-ce vrai ?
   - C’est fort possible, oui. Je crois me souvenir d’un inspecteur de la sécurité du palais qui avait repéré l’un de nous posant des bugs. Enfin, je ne suis pas sûr que ce soit ça parce qu’on a quand même tué un certain nombre de gens dans cette affaire. Enfin, ne vous désolez pas, chère Dame. Dites-vous que c’était pour la bonne cause. Regardez, maintenant vous avez un nouvel Imperator, mieux que le précédent, associé à un super premier conseiller !
   Quelque chose dans cette déclaration ne plut pas à l’ingénieur. Des flammes dans le regard, elle se jeta sur F, toutes serres dehors, alors que les autres conseillers s’écartaient courageusement et rapidement.
   La trajectoire de la femelle Aa rencontra malheureusement pour elle la main de l’Imperator , qui venait de bouger à une vitesse exceptionnelle. La main se referma sur sa tête et l’être de métal sembla soulever sans problème la Aa gesticulante et hurlante. Un instant, l’Imperator sembla chercher quelque chose.
   - Bon sang, comment il faisait ça, lui ?
   Puis une lame d’énergie bleutée apparut à son poignet gauche.
   - Ah, voilà !
   Sous les yeux dégoutés des conseillers, quand même bien contents d’être restés à leur place, l’Imperator décapita Atlyn, laissant le corps tomber au sol alors qu’il tenait toujours la tête.
   - Voilà ! C’est ça qui arrivera à celui qui essayera de se dresser contre moi, à quelques variations près. Ce sera selon l’humeur du moment…
   Comme personne ne disait plus rien, F reprit :
   - C’est tout. Vous pouvez retourner à vos activités habituelles. Il faudra que l’un de vous m’amène mes nouveaux vêtements de fonction et me mette au courant de tout ce que j’ai besoin de savoir. Et il faudra aussi que quelqu’un déplace les cadavres. J’espère que notre coopération se fera dans la bonne humeur.
   Lentement, les conseillers se dispersèrent et repartirent par la porte Ouest. Grâce à l’ouïe améliorée que lui fournissait son casque, Flonn entendit une conseillère Gg murmurer à un collègue :
   - Une chose de sûre, ça ne nous changera pas beaucoup du précédent…

9) Le retour d’une vieille connaissance

   Une fois les conseillers partis, Flonn tenta d’enlever son casque et découvrit avec angoisse que l’armure semblait faite d’une même pièce. Voulant lui épargner de douloureux efforts, F intervint :
   - Inutile de te débattre, il faut probablement utiliser le cercueil bizarre pour enlever ce truc. Si l’ancien Imperator arrivait à vivre dedans, tu devrais pouvoir t’y habituer.
   Agacée, Flonn abandonna ses tentatives et répondit d’un ton acide :
   - Il est hors de question que je m’y habitue. Je suis rentrée là-dedans pour gagner du temps. Dès qu’on aura fait une armure à ta taille, tu l’enfileras et…
   La jeune Ff s’interrompit. Si F devenait Imperator, elle devrait attendre sa mort pour démanteler l’Empire Métallique. Si elle restait dans l’armure, F n’aurait d’autre choix que de lui obéir une fois l’Ennemi vaincu. Apparemment, le mâle avait suivi la même ligne de pensée car il ajouta :
   - Et oui. Si je suis Imperator, l’Empire continuera à vivre. Mais c’est plutôt mieux ainsi. Depuis le poste de premier conseiller, je peux facilement gouverner l’ensemble de l’Empire. Et toi, depuis ton armure et ton poste de dieu, tu peux me surveiller. N’est-ce pas la meilleure solution possible ?
   - Je suis venue ici pour tuer l’Imperator, pas pour prendre sa place.
   - Oh, mais en faisant l’un, tu accomplis l’autre. Maintenant que tu es Imperator, le précédent est pour ainsi dire mort. A toi d’être préparée à son retour. S’il a vraiment plusieurs siècles, il a probablement une très bonne maîtrise de cette armure et de l’armement qui y est intégré.
   - Sait-on seulement où il est ?
   - Aucune trace dans les ordinateurs. Il est très probable que le précédent premier conseiller était le seul au courant, mais nous aurons du mal à l’interroger maintenant…
   Flonn ignora le sarcasme :
   - Tu crois qu’il possède une autre armure ?
   - J’en suis sûr. Ce type ne serait jamais allé nulle part sans le symbole de son autorité. Il y avait probablement une deuxième salle comme celle-ci à bord de l’Impérieux. Nous allons déjà donner l’ordre dans tout l’Empire de faire feu à vue si ce vaisseau est repéré. Peut-être que ça suffira.
   Le nouvel Imperator ne répondit pas. De son point de vue, Flonn trouvait beaucoup plus sûr de tuer l’Imperator de ses propres mains. Elle retourna dans sa petite chambre verte et enfumée quand un conseiller vint apporter ce que F lui avait demandé. Soit. Elle accepterait de jouer ce rôle ingrat jusqu’au retour de l’Imperator. Peut-être même jusqu’à la destruction de l’Ennemi si cela s’avérait nécessaire. Mais béni sera le jour où elle cesserait ce cirque grotesque et que plus aucun empire n’essaierait de régner sur le monde.

*****

   Plusieurs femps s’écoulèrent sans qu’aucune nouvelle de l’Impérieux n’arrive aux oreilles de F. Celui-ci était maintenant pleinement habitué à ses nouvelles fonctions et ne quittait plus les robes pourpre et violette qui marquaient son rang. Jamais de toute son existence il n’avait espéré atteindre un tel niveau de pouvoir. Tant qu’il était dans l’armée, son but ultime avait été de devenir général. Quand cette possibilité s’était écroulée, il avait voulu devenir le Ff qui ferait trembler l’Imperator, voire même devenir l’Imperator. Mais à aucun moment il n’avait soupçonné le pouvoir que cela lui apporterait.
   C’était tout simple, il pouvait d’une seule décision modifier la moitié de la face du monde en quelques cycles, peut-être même en quelques memps. Il doutait qu’une personne aussi puissante puisse exister chez l’Ennemi. Officiellement, l’Imperator était au-dessus de lui, mais dans les faits, Flonn se contentait de s’emmerder ferme en attendant sa vengeance. De toute façon, la gestion d’un Empire ne l’attirait pas. Et F la comprenait, c’était horriblement compliqué. Il se demandait comment le précédent premier conseiller pouvait garder cet air calme qu’il arborait à tout moment. Mais pour difficile que soit sa tâche, F ne l’aurait abandonnée pour rien au monde. C’était exactement le poste dont il avait rêvé toute sa vie, et maintenant qu’il l’occupait, il le trouvait encore plus excitant que dans ses rêves les plus fous.
   Plusieurs défis s’offraient à lui : se débarrasser de l’Imperator, si celui-ci était toujours en vie ; détruire l’Ennemi ; et convaincre Flonn à l’arrivée que l’Empire Métallique était indispensable à la bonne marche du monde. Il ignorait, de l’Ennemi ou de Flonn, lequel se montrerait le plus difficile à gérer. Mais après tout, c’était pour les défis qu’il était là.

   Un jour que F recomptait les dépenses pour la nourriture envoyée au Complexe 992 et se disait que vraiment, les makis bouffaient comme quatre, un conseiller Aa frappa à la porte de son bureau et entra timidement.
   Levant les yeux de son rapport, le premier conseiller remarqua une gêne peu coutumière chez son confrère.
   - Oui ?
   - Euh… Excusez-moi de vous embêter dans votre travail, mais comme vous avez l’oreille du nouvel Imp… Non, je veux dire de l’Imperator, je pensais que vous devriez lui conseiller de ne pas sortir dans le palais…
   L’estomac du Ff se noua :
   - Elle est en train de se promener dans le palais en armure ?
   - Euh… Non, pas en armure, justement…
   F soupira. Cette femelle était une catastrophe. Enfin, un petit discours moralisateur et tout devrait s’arranger.
   - Comment l’avez-vous repérée ? Elle a fait un esclandre ?
   - Non, pas du tout, rassurez-vous ! C’est juste que depuis… Enfin… Depuis que vous êtes devenu conseiller, dirons-nous, nous n’avions pas averti la sécurité qu’il n’était plus nécessaire de vous chercher dans le palais.
   - Des gardes lui sont tombés dessus ?
   - Non, non, du tout. La sécurité du palais l’a juste repérée sur les caméras. Ils nous ont avertis sans intervenir, comme le précédent premier conseiller le leur avait demandé.
   - Un sage homme. Attendez un instant, je l’appelle sur son communicateur.
   Plongeant la main dans ses robes, F en sortit la petite merveille technologique dont étaient équipés tous les conseillers. Les casques de communication étaient très répandus dans l’armée, mais manquaient de discrétion. Avec ces petites boites portables, on pouvait communiquer facilement et discrètement sans chercher la bonne fréquence pendant des plombes. On pouvait même les customiser. Le mâle Ff n’avait pas attendu et avait paré son mobile d’un F gothique du plus bel effet.
   Appuyant sur le bouton qui n’équipait que son appareil et qui lui permettait d’entrer en contact immédiat avec Flonn, il appela :
   - Votre seigneurie ?
   Petite attente. Puis, plus fort :
   - Oh ! Flonn !
   Une voix pâteuse lui répondit :
   - Putain, qu’est-ce tu fais chier à c’t’heure-ci ?
   - Nous sommes presque au milieu de la journée, votre seigneurie…
   - Oh merde ! Déjà ?
   - Tu fous quoi, là ?
   - Ben, je dors. Ou plutôt j’essaye de dormir, cette saloperie de cercueil est aussi dure que de la pierre et…
   F l’interrompit :
   - Tu es dans ta chambre ?
   - Ben la chambre de l’Imperator, oui. Où veux-tu que je sois ?
   Le Ff posa sa main sur l’appareil et se tourna vers le Aa qui attendait ses ordres :
   - Vous êtes sûrs que c’est bien elle ?
   - Aucun doute possible. La sécurité a utilisé un logiciel d’analyse faciale avant de nous avertir.
   - Et elle est où, là ?
   - Aux dernières nouvelles, section Nord, un peu à l’Est du Grand Couloir.
   Reprenant son mobile, F reprit :
   - Bon, Flonn, mets ta carapace et déboule en quatrième vitesse. On a un problème.

*****

   Devant l’écran de caméra, F n’eut plus aucun doute.
   - Et bien, nous allons peut-être enfin savoir qui est cette fameuse Chef.
   Derrière lui, Flonn demanda :
   - Chef ?
   - Ton double maléfique.
   - Ah, elle. Et en quoi ça pose un problème ?
   - Aux dernières nouvelles, elle semblait en vouloir à l’Imperator.
   - Ce n’est pas vraiment ce que je considère comme un défaut, au contraire.
   - Peut-être, sauf qu’en ce moment, l’Imperator, c’est toi. Elle a dû rester cachée dans le palais depuis le précédent retour de l’Impérieux. Et ne le prend pas mal, mais elle m’a l’air plus efficace que toi.
   Flonn ne sembla pas prendre mal cette remarque, mais elle insista quand même :
   - Si on lui explique clairement l’affaire, elle acceptera peut-être de nous aider.
   - J’en doute. Et encore faudrait-il pouvoir lui parler calmement. Elle ne se laissera pas attraper facilement, surtout si elle est aussi têtue que toi.
   L’Imperator cogna alors ses poings l’un contre l’autre :
   - Dans ce cas, je m’en charge. Elle n’ira pas loin.
   - Je doute que ce soit une bonne idée de sortir ainsi dans le palais…
   - Mais si ! Ca fera du bien au peuple de voir son dieu en action. Et puis tu m’as dit toi-même que j’étais immortelle. Ca craint rien !
   Le premier conseiller ne répondit rien. Flonn avait envie de se défouler, l’excuse était aussi bonne qu’une autre.

   Finalement, Chef s’engagea innocemment dans le couloir où l’attendait une dizaine de gardes sous les ordres de F. Surprise, elle s’arrêta brusquement et regarda autour d’elle, comme pour vérifier que les soldats étaient bien là pour elle. Mais tous les nobles présents s’écartaient soigneusement, ne laissant qu’elle au milieu du couloir.
   - Qu’est-ce que ça veut dire ? Je croyais que les recherches avaient été annulées ?
   Tout sourire, F répondit :
   - Les recherches te concernant, oui. Mais une autre femelle Ff qui te ressemble beaucoup a un peu fait parler d’elle récemment. C’est elle qu’on recherchait quand on t’est tombé dessus. Pour autant, on ne va pas te laisser filer. J’ai une flopée de questions à te poser.
   Le visage de Chef se durcit. Le mâle Ff fut particulièrement impressionné par la ressemblance avec Flonn. Maintenant qu’il voyait ce double devant lui, il comprit qu’il ne pouvait s’agir que d’un clone, ou comme son alliée l’avait suggéré, d’une autre Flonn qui aurait réussi à se libérer de la répétition du monde.
   - Qui es-tu ? Pourquoi portes-tu les robes de premier conseiller ?
   - Mais parce que je suis premier conseiller. Il y a eu un petit changement dernièrement. Bon, tu viens docilement ou pas ?
   La Ff eut un sourire mauvais :
   - Pas !
   En un éclair, elle fut sur un garde et lui arracha son pistolaser tout en lui envoyant son coude dans les gencives. Elle pointa aussitôt l’arme sur F, qui n’eut que le temps de plonger avant que le rayon qui lui était destiné ne touche un autre garde.
   - Feu ! Feu ! Arrêtez-la !
   Les gardes ne se le firent pas dire deux fois, et dès que l’instant de surprise fut passé, l’un d’eux réussit à toucher Chef à la jambe. La femelle s’écroula au sol en poussant un bref cri de douleur. Un Gg de la sécurité couru lui reprendre son arme.
   Se voyant hors de danger, F se redressa et attendit un instant, le temps de récupérer son souffle.
   - Bon, et bien comme ça, tu n’as plus guère le choix.
   Puis il eut une petite impression de déjà-vu. Le premier conseiller, la sécurité du palais, la femelle Ff blessée… Et comme la dernière fois, la blessure se referma d’elle-même, sous les yeux ahuris de F.
   - Mais qu’est-ce que…
   Chef ne lui laissa pas le temps de continuer. Elle fit demi-tour et couru vers l’autre bout du couloir.
   L’une des règles les plus importantes quand on veut avoir la classe, c’est de soigner son entrée. Et pour ça, il faut arriver au bon moment. Dans la situation présente, l’Imperator n’aurait pu choisir meilleur moment pour apparaître précisément là où Chef tentait de fuir.
   Des cris de surprise retentirent dans le couloir alors que les nobles et les serviteurs reconnaissaient leur dieu. La fuyarde elle-même pila net, les yeux écarquillés par la vision qui s’offrait à elle.
   D’une voix métallique, l’Imperator demanda :
   - Si je te tranche les jambes, elles repousseront aussi ?
   Encore sonnée, Chef chercha des yeux une échappatoire. Elle n’eut pas le temps d’en trouver une que déjà l’être en armure lui envoyait un poing métallique droit vers le visage. Avec des reflexes éblouissants, la Ff parvint à se jeter au sol. Le poing de l’Imperator percuta le mur et une bonne partie du couloir s’écroula. Repoussant les débris comme de simples fétus de paille, le monstre de métal activa sa lame d’énergie et balaya le sol. Chef roula sur elle-même au milieu des décombres, s’entaillant à de multiples endroits. Lorsque l’Imperator s’approcha d’elle, elle se redressa et lui sauta dessus, s’agrippant aux cornes et essayant d’arracher le casque. Alors qu’elle se débâtait, F vit que toutes ses coupures se refermaient. Il l’entendit alors prononcer une phrase intéressante :
   - Saleté ! Combien de fois vais-je devoir te tuer ?
   D’un simple mouvement de tête, Flonn se débarrassa de la gêneuse qui partit voler dans le mur. Se rendant compte qu’elle n’avait aucune chance, Chef profita de la présence inopinée d’un couloir proche d’elle pour s’y engouffrer et prendre la fuite.
   F n’attendit pas et appela ses gardes :
   - Rattrapez-la ! Tirez lui dessus, faites ce que vous voulez, mais ne la laissez pas s’échapper !
   L’Imperator hésita, mais laissa finalement les gardes poursuivre la Ff. De toute façon, elle ne pourrait pas aller bien loin.

10) Photo

   Dans la salle des poignées de téléport, qui était en fait la salle centrale des appartements de l’Imperator, F réfléchissait. Bien que de nombreuses questions se bousculaient encore dans sa tête, quelques-unes avaient maintenant leur réponse. Notamment la source des nano-machines qui rendaient Flonn invincible. Il devenait évident que c’était Chef qui les avait apportées sur elle. Peut-être Flonn l’avait-elle croisée dans un couloir sans le savoir, ou peut-être Fant en avait-il transporté momentanément quelques-unes, juste le temps de les passer de Chef à Flonn.
   Du coup, une nouvelle réponse apparaissait : les deux femelles avaient le même ADN. L’ingénieur Aa avait prouvé que ces nano-machines sautaient de personnes en personnes mais s’éteignaient si elles ne reconnaissaient pas l’ADN de Flonn.
   Au moins, cela voulait dire que la jeune Ff n’était pas destinée à recevoir ce pouvoir. Sa rencontre avec Chef avait été accidentelle.
   Deuxième question angoissante, qu’était-il arrivé à l’Imperator ? Si F avait bien compris, Chef l’avait tué. Elle avait été particulièrement surprise de le voir et elle avait clairement déclaré l'avoir tué. Sans compter que l'absence de l'Imperator devenait anormalement longue. Si vraiment elle avait réussi à le vaincre, c’était une excellente chose, parce que tant que Flonn restait au palais, il y avait peu de risques que Chef renouvelle son exploit.
   Troisième question, et non des moindres, comment cette Ff avait-elle réussie à s’échapper ? Ca faisait trois jours que la sécurité retournait le palais sans plus trouver une seule trace. Et maintenant que F était premier conseiller, il se targuait de vraiment leur faire fouiller partout. D’après les survivants du test de gaz, Chef connaissait tout le monde au palais, ou presque. Cela devait faire un sacré moment qu’elle était infiltrée. S’il n’y avait pas eu l’accident du gaz, personne n’aurait jamais été au courant de son existence. La possibilité qu’elle travaille pour l’Ennemi était très grande. Si vraiment les nano-machines permettaient l’ouverture de la porte de la chambre de l’Imperator, il faudrait y rajouter des sécurités.
   Et avec tout ça, Flonn était toujours dans une humeur exécrable. Non seulement, elle n’avait toujours aucune nouvelle de l’Imperator, mais cette histoire avec Chef venait rajouter une couche. Il fallait bien dire que ça devait être particulièrement pénible d’être menacée par un double qui avait les mêmes motivations que soi-même. Flonn se retrouvait dans le rôle de son pire ennemi, traquée par elle-même. Ironique.

*****

   La situation aurait pu stagner ainsi pendant encore un bout de temps, plongeant l’Imperator dans les affres de la folie, mais une conseillère Gg arriva un jour avec une image prise par un Meta-bug sur la ligne de front. F n’attendit pas et décrocha son mobile. Il appela le numéro de l’Imperator et annonça d’une voix légère :
   - Allo, votre seigneurie que j’aime ?
   Une voix métallique et passablement agacée lui répondit :
   - Ouais ?
   - Réunion immédiate dans la salle centrale. J’ai ici une photo de famille qui devrait te plaire…

   Cinq minutes après, l’Imperator brisait en deux le petit appareil portable où apparaissait la photo.
   - Quand cette image a-t-elle été prise ?
   La conseillère, particulièrement pâle, réussit à répondre sans trop bégayer :
   - Il y a juste deux huitièmes de journée. C’est en revoyant l’enregistrement que ce détail nous a sauté aux yeux.
   F n’aurait su dire si Flonn bouillait de rage ou d’anticipation, mais à la voir serrer les poings, on sentait qu’elle allait mieux. Il ramena son regard sur son propre afficheur portable. On y voyait nettement une sphère métallique, arme volante classique utilisée par l’Ennemi. Cependant, celle-ci disposait d’une passerelle qui en faisait le tour. Et d’après la conseillère, cette sphère était la seule à ne pas avancer vers le front, mais à rester sur place, comme pour observer. Jusqu’ici, rien de bien exceptionnel. Là où ça devenait intéressant, c’est lorsqu’on zoomait sur la petite tache noire au milieu de la passerelle.
   A ce moment-là, on obtenait un magnifique portrait de l’Imperator, impressionnant avec son casque et sa cape, observant la bataille qui se déroulait. F se tourna vers la femelle Gg :
   - Sait-on où se trouve cette sphère, maintenant ?
   - Après presque un huitième de journée, elle est repartie vers l’arrière. Elle se trouve probablement chez l’Ennemi à présent.
   Un huitième de journée sur le champ de bataille sans intervenir. Ca ne pouvait signifier qu'une chose : l'Imperator avait voulu être repéré. C'était un message qu'il envoyait.
   Le mâle Ff réfléchit aux conséquences que ce "message" engendrait. L’Imperator avec l’Ennemi. Peut-être même l’Imperator à la tête de l’Ennemi. Ca expliquait en tout cas pourquoi aucun des deux camps n’avait jamais pris l’avantage durant cette guerre. La même personne dirigeait les deux cotés. Mais dans quel but entretenir une telle guerre ? Une simple excuse pour justifier l’expansion de l’Empire ? Ca n’avait pas de sens…
   Quoi qu’il en soit, maintenant l’Imperator n’était plus à la tête que d’un seul camp. L’équilibre de cette guerre allait forcément basculer. A F de s’assurer que ce serait à l’avantage de l’Empire Métallique.
   Timidement, la conseillère Gg pointa un autre sujet :
   - Il y a aussi le problème de ce Complexe qui a été détruit. Il y a peu, des sauvages nous ont posé problème et…
   - Oui, ça va, je suis au courant. Discutons-en dans mon bureau.
   Avant qu’il ne puisse partir, le nouvel Imperator releva sa tête casquée et demanda :
   - Amenez-moi une carte de la région.
   F et la conseillère s’arrêtèrent.
   - Pardon ?
   - Tu m’as entendu. Je veux une carte de la région où se trouvait ce Complexe. Je peux te montrer l’emplacement de chaque ville Gg qui a participé à la rébellion.
   Le Ff en resta comme deux ronds de flanc.
   - Tu veux vraiment…
   - Oui ! J’ai dit que je l’arrêterai et je ferai tout pour y parvenir. Si nous perdons cette guerre à cause de quelques sauvages rétifs, l’Imperator prendra le contrôle du monde. De toute façon, il n’y a plus rien là-bas auquel je tiens…
   F fit signe à la conseillère d’aller chercher la carte et resta silencieusement aux cotés de Flonn. Finalement, celle-ci prit la parole :
   - Et je veux qu’on continue les recherches pour trouver Chef. Elle est encore dans le palais et je sais que si je lui explique la situation, elle nous aidera. C’est ce que je ferais si j’étais elle.


Et que cela ne vous fasse pas rater le prochain épisode,
Fragment d'Histoire